Les communicateurs du Pentagone ne font pas dans la dentelle. La publication des photos montrant les têtes blessées, déformées et barbues de Qoussaï et d'Oudaï Hussein a provoqué jeudi un choc qu'ils n'avaient peut-être pas prévu. Le trouble fut si grand à la mi-journée que CNN, en découvrant ces images brutales, a modifié la manière de les présenter, comme si la chaîne câblée ne voulait pas être associée de trop près à cette opération. Elle annonçait à l'avance la diffusion comme dans un intense suspense. Après, elle parlait des «photos que le gouvernement américain présente comme celles des fils de Saddam Hussein».

Un débat s'est immédiatement engagé aux Etats-Unis sur la nécessité de ce dévoilement agressif. Les uns étaient pour, les autres contre, et les derniers faisaient valoir le respect dû aux morts et le respect des Conventions de Genève, qui interdisent la publication de photos de prisonniers, morts ou vivants. Ils se souvenaient forcément que Washington avait protesté haut et clair quand des télévisions arabes, au début de la guerre, avaient diffusé des images de captifs américains, libérés depuis, et d'autres soldats qui avaient été tués.

Mêmes méthodes brutales

Mais la cible des services d'information du gouvernement américain n'était pas aux Etats-Unis. La diffusion des photos des deux fils tués mardi dans l'assaut de la villa de Mossoul était destinée à convaincre les Irakiens eux-mêmes – et le monde arabo-musulman – que le cœur du régime déchu, mis à part Saddam Hussein lui-même, avait été éliminé. Donald Rumsfeld et Paul Bremer, le proconsul qui s'apprête à regagner Bagdad, sont venus le dire peu après: le pouvoir du Baas était criminel, les deux fils du dictateur étaient des exécutants vicieux, a affirmé le chef du Pentagone; le peuple irakien mérite qu'on lui apporte la preuve que son calvaire est terminé. Il a ajouté que le Conseil de gouvernement, désigné il y a dix jours, avait lui-même souhaité cette publication. «Cela aidera les gens à se convaincre que le régime est fini, a ajouté le proconsul. Cela apportera la preuve que nous sommes déterminés à ne pas permettre son retour au pouvoir.»

Paul Bremer donnait sans doute ainsi la vraie raison de la décision que Washington avait prise, après un peu d'hésitation. Les Américains savent bien que les Irakiens, selon leur conviction, penseront ce qu'ils veulent: les uns seront convaincus, d'autres douteront, comme ils doutent de tout ce que disent et font (ou ne font pas) les occupants. Mais ce que les images veulent faire savoir, c'est que les forces américaines ne reculeront pas devant la guérilla qui depuis trois mois les défie. Une nouvelle attaque à la roquette a eu lieu jeudi matin contre un convoi, et c'était la plus meurtrière: trois morts, près de Mossoul justement, dans une unité de la 101e division aéroportée, celle qui a conduit l'assaut, mardi, contre la villa et ses célèbres occupants.

Le choc des images renvoie aussi à l'interrogation qui a surgi aussitôt après la mort de Qoussaï et d'Oudaï: ne fallait-il pas plutôt les capturer? Et les photographes militaires n'ont-ils pas pensé que la figure presque christique de Qoussaï barbu, rappelant vaguement Che Guevara mort, risquait de devenir pour les jeunes arabes un même genre d'icône? Sandra Mackey, qui vient d'écrire un livre sur l'Irak et l'héritage de Saddam Hussein, a publié jeudi dans le New York Times une tribune pour dire au gouvernement américain qu'il avait commis une faute: plutôt que d'affirmer le règne de la loi en permettant au fils du dictateur de se rendre, l'armée a utilisé les mêmes méthodes brutales que le régime renversé; elle a ainsi ignoré le besoin de justice et de vengeance qui travaille cette société tribale, intensément méfiante à l'égard du pouvoir central. Le Pentagone croit qu'il pourra faire reculer la violence et les attaques contre les forces d'occupation: il risque, plus tard, une déconvenue.

Le gouvernement américain connaît peut-être ce risque. Mais au point où il en est de son intervention, il n'a plus le choix de reculer. C'était aussi le sens du discours que Dick Cheney a prononcé jeudi à la mi-journée, immédiatement après la diffusion des photos dont il était presque le commentaire. Le vice-président qui avait, plus que George Bush lui-même, annoncé la guerre, en a développé hier la plus complète justification: ne pas intervenir contre Saddam Hussein aurait été à ses yeux une «irresponsabilité extrême». Et ne pas aller jusqu'au bout, désormais, serait absurde.