Europe

Moraliser la vie politique, un casse-tête français

De nouvelles révélations sur le ministre Richard Ferrand compliquent la tâche d’Emmanuel Macron et de son ministre de la Justice François Bayrou. Simultanément, la justice est également en train de rattraper l’ancien premier ministre de droite Edouard Balladur

S’il fallait une preuve de l’extrême difficulté de moraliser la vie politique en France, la journée de mardi l’a apportée. Tour à tour, Le Monde et Le Canard enchaîné ont publié des informations montrant combien la vie publique hexagonale reste lestée de conflits d’intérêts. Et combien l’engagement d’Emmanuel Macron à la «moraliser» sera difficile à tenir.

Au quotidien du soir la palme des informations fouillées sur les arrangements familiaux de l’actuel ministre de la Cohésion des territoires Richard Ferrand, soupçonné d’avoir fait profiter ses proches de transactions immobilières favorables lorsqu’il était à la tête des mutuelles de Bretagne, puis d’avoir embauché son propre fils à l’Assemblée nationale, après son élection de juin 2012.

A l’hebdomadaire satirique la primeur d’une information qui pourrait bien secouer le Tout-Paris politique, plus de vingt ans après les faits: la révélation de la mise en examen lundi, pour «complicité d’abus de biens sociaux et recel» de l’ancien premier ministre Edouard Balladur (1995-1997) par la Cour de justice de la République (CJR). Ce dernier est depuis longtemps soupçonné d’avoir financé une partie de sa campagne présidentielle perdue de 1995 grâce à des rétrocommissions sur la vente de sous-marins au Pakistan. L’implication de Nicolas Sarkozy a souvent été évoquée. Composée de magistrats et de parlementaires, la CJR est compétente, en France, pour juger les membres du gouvernement.

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Une multitude d’affaires

Les deux affaires n’ont absolument rien de comparable. Dans un long communiqué, le ministre Richard Ferrand – compagnon des premières heures du candidat Emmanuel Macron et candidat à sa réélection comme député du Finistère les 11 et 18 juin – a dénoncé les «amalgames» et le soupçon dont il se dit victime, du fait que les transactions controversées ne portaient pas sur de l’argent public, que rien d’illégal n’a été relevé et que le parquet de Brest (compétent) a refusé d’ouvrir une enquête. L’inculpation d’Edouard Balladur, en revanche, a de quoi réveiller une affaire d’Etat car elle ravive le souvenir de l’attentat survenu en 2002 à Karachi. Quinze personnes, dont onze Français, avaient trouvé la mort, et la thèse de l’opération criminelle destinée à sanctionner le non-paiement de commissions a souvent été évoquée.

Pour en rajouter dans le décor d’une classe politique française qui a mal à sa moralité, deux autres événements judiciaires se sont déroulés lundi. Le premier est la condamnation à trois mois de prison avec sursis et un an d’inéligibilité de l’éphémère secrétaire d’Etat Thomas Thevenoud qui, aussitôt nommé ministre en février 2014, avait dû démissionner pour avoir accumulé les retards d’impôts. Le second est la nouvelle convocation devant les juges de l’ex-présidentiable François Fillon, mis en examen en mars avec son épouse Penelope pour «détournement de fonds publics». Chaque jour, de nouveaux noms d’ex-ministres, ou de parlementaires, sont cités pour des transactions discutables.

Nouvelle loi drastique

Face à cela, le candidat Macron avait promis une nouvelle loi drastique. Le ministre de la Justice centriste, François Bayrou, doit la présenter au Conseil des ministres le 7 juin. Elle devrait obliger les futurs candidats et élus à avoir un casier judiciaire vierge, à imposer une limitation à trois mandats consécutifs de même nature au plan national, interdire les emplois familiaux comme collaborateurs, fiscaliser l’ensemble des revenus parlementaires (salaires et indemnités de frais), interdire ou encadrer les activités de lobbying et réformer le financement des partis politiques. L’une des pratiques fréquentes en France est en effet la création de micropartis autorisés à contracter des emprunts pour les candidats. Le microparti «Jeanne» créé par le Front national est au centre des polémiques sur le financement des campagnes de Marine Le Pen.

La future loi peut-elle remplacer le signal politique fort que serait, dès le début du quinquennat Macron, la mise à l’écart provisoire de Richard Ferrand? François Bayrou a beaucoup consulté: organisations anticorruption, juges… tous ont défilé dans son bureau et son texte de loi devrait être débattu en juin au Sénat, avant d’être soumis à la nouvelle Assemblée en juillet. «La mansuétude complice des politiques français envers leurs collègues incriminés n’est plus acceptable», juge Philippe Pascot, auteur de Pilleurs d’Etat (Ed. Max Milo). Le nouveau président de la République, pour l’heure, reste silencieux. Mais si la droite française se retrouve bousculée par les fantômes de son passé à travers Balladur, il y a fort à parier qu’elle ripostera. En tirant de plus belle sur les éventuels «maillons faibles» de l’entourage présidentiel.

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