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revue de presse

La mort de Boris Berezovski, ex-pacha, ex-paria

L’ex-éminence grise du Kremlin et milliardaire expert en manipulations a été retrouvé mort dans sa luxueuse demeure du Surrey, samedi. Un décès inexpliqué, même si rien n’est suspect pour l’instant, selon la police. Décidément, il ne fait pas bon être l’ex-meilleur ami de Poutine

C’est après être resté onze heures sans nouvelles de son patron qu’un de ses gardes du corps de la résidence d’Ascot (un vrai petit château, regardez ici) a finalement décidé de forcer la porte de la salle de bains, fermée de l’intérieur, puis d’appeler la police: près de la baignoire gisait le corps sans vie de l’homme d’affaires de 67 ans, raconte la BBC. Les causes de la mort ne semblent pas évidentes a priori, alors… on fait venir des experts en radiations, armes chimiques et autres moyens retors de tuer. Ce qui est moins habituel, vous en conviendrez. Seulement voilà, lors des investigations sur le domaine, «le dosimètre personnel d’un des policiers s’est déclenché», toujours selon la BBC. Et ce ne serait pas le premier Russe exilé à mourir d’étrange façon au Royaume de Sa Majesté: son ex-protégé Alexander Litvinenko est mort d’un empoisonnement au polonium en 2006, explique le Financial Times, un meurtre attribué par Berezovski et d’autres aux services secrets russes. Lui-même «a survécu à d’innombrables tentatives d’assassinat, y compris une bombe qui a décapité son chauffeur. C’est parce que sa vie était en danger en Russie qu’il a obtenu l’asile politique en Grande-Bretagne en 2003, rappelle le FT. Même si «les super-riches ne se sentent plus en sécurité à Londongrad», raconte le Guardian, tant le Royaume-Uni est devenu pour les Russes richissimes un terrain de jeu immobilier et financier, et un terrain d’affrontements politiques voire plus: il faut lire cette scène où Boris Berezovski, justement, avec ses gardes du corps, coince à Londres son ancien associé Roman Abramovich (le propriétaire du club de foot de Chelsea) dans un magasin Hermès, entre sacs en cuir clouté et foulards de soie, pour lui faire signer un reçu de 5 milliards de dollars…

«Que la première question qu’on se pose soit celle des conditions de sa mort en dit long sur la confiance qu’on a dans ceux qui gouvernent la Russie», estime The Guardian encore, dans un bel éditorial, «mais maintenant que l’hypothèse d’un assassinat s’éloigne, reste une vérité plus prosaïque: celle d’un homme ruiné qui avait perdu le goût de vivre. Durement touché par son procès perdu contre Roman Abramovich (le procès du siècle, rappelle le russe Kommersant, dans une belle infographie), traité de menteur par le juge, poursuivi par son ancienne maîtresse Elena Gorbunova qui lui réclame 5 millions de livres pour leur maison du Surrey (estimée à 25 millions), l’ancien maître du jeu kremlinesque a eu une fin digne d’un roman de Dostoïevski». «On a appris qu’il prenait des tranquillisants, et que récemment il avait dû vendre certaines de ses œuvres d’art pour payer ses dettes, comme son Lénine rouge d’Andy Warhol», lit-on dans le New York Times.

Le Financial Times revient longuement sur la carrière de la «comète» Berezovski, l’ancien maître occulte du Kremlin. Comment il a fait fortune dans les voitures puis dans le pétrole, les médias, Aeroflot au début des années 1990, grâce à Boris Eltsine. Comment il a ensuite manœuvré pour lui faire succéder un ancien officier du KGB à Saint-Pétersbourg, Vladimir Poutine. Et comment ensuite il avait conçu amertume et haine envers celui qui s’était empressé de le pourchasser, dès son arrivée au pouvoir, au point de lancer un mandat d’arrêt international contre lui en 2000. Depuis ses échecs judiciaires, il était déprimé, et la dernière interview qu’il a donnée la veille de sa mort, à l’édition russe du magazine des millionnaires Forbes, a été intitulée: «Je n’ai plus d’intérêt à la vie». On y lit sa nostalgie de la Russie, où il voudrait retourner même si c’est pour se retrouver en prison. «La principale chose que j’ai sous-estimée, c’est mon amour pour la Russie, elle est si chère pour moi que je ne peux pas être un immigré.» «Un entretien qui n’était pas destiné à être publié, explique le journaliste, mais vu les circonstances…»

Boris Berezovski s’est-il suicidé? «La question plus importante est de savoir si, en 2004, il a fait tuer le journaliste de Forbes à Moscou Paul Klebnikov», exige un autre article du magazine. «Son corps à peine froid, Berezovski l’avait traité de journaliste malhonnête, lui qui, depuis six ans, enquêtait sans relâche sur sa fortune, ses contrats. Normalement, on ne parle pas trop vite en mal des morts, concède Richard Behar, dans un article passionnant, mais Berezovski est une exception. J’espère que sa mort permettra d’en savoir plus sur celle de Paul Klebnikov.» Et de décrire la duplicité, le sens de la manipulation, les manœuvres cachées et la violence du personnage. Tous les chiffres cités sont en millions. Paul Klebnikov, auteur d’une biographie de l’homme d’affaires intitulée «le parrain du Kremlin» avait reçu 9 balles dans la peau un soir en sortant de son bureau de Moscou. «Berezovsky est mort tout seul, ruiné, et déprimé, commente la veuve du journaliste assassiné, Musa Klebnikov, je me demande s’il avait mauvaise conscience à la fin.»

Sans surprise, du côté russe les réactions sont très nombreuses aussi. «Berezovski a fait un mystère même de sa mort», selon Komsomolskaïa Pravda, allusion à la réputation sulfureuse du milliardaire. La chaîne publique Pervy Kanal cite à ce propos l’avis d’Andreï Lougovoï, un ancien membre du FSB russe lui-même soupçonné par la police britannique de l’empoisonnement d’Alexandre Litvinenko. «Quand des gens comme lui sont assassinés, il faut comprendre qu’il y a toujours une raison. […] Faire du bruit et accuser la Russie? C’est ridicule, il n’y a pas de bénéfice politique à en tirer», a affirmé M. Lougovoï, que la Russie a refusé d’extrader et qui est devenu… député. Le politologue et député pro-Kremlin Viatcheslav Nikonov, cité par Pervy Kanal, va pour sa part jusqu’à avancer que Boris Berezovski n’est peut-être pas mort. «Il y a eu tellement de mises en scène, de combines et de plans – c’est un cerveau diabolique – que je ne pouvais pas m’imaginer que cet homme pouvait mourir de cette façon. […] C’est pourquoi tant qu’il n’y aura pas de preuves qu’il est mort, j’aurai des doutes»…

Les Izvestia insistent sur l’ampleur des dettes qu’il a encore à rembourser – d’ailleurs «les saisies vont continuer» – et sur le nombre d’assassinats ou de tentatives d’assassinat dont il serait à l’origine; de nombreux journalistes figurent parmi les victimes. «Cette sale partie de notre histoire s’est terminée il y a longtemps et tout cela ne suscite que le dégoût, explique le blogueur Mikhail Delyagin. Voyons si Satan le laisse entrer en enfer ou s’il le renvoie en Russie pour vraiment payer.» Sur Twitter d’ailleurs, de nombreux messages pour rappeler le tricheur et le manipulateur qu’il fut. Des messages aussi pour poser des questions sur le foulard qui aurait été retrouvé à côté de son corps – c’était un battant, jamais il ne se serait suicidé, donc c’est un crime, selon son ami le docteur Yuri Felshtinsky, cité par le Daily Mail… Sur sa propre page Facebook, où il n’a rien publié depuis fin 2011 mais qui n’est pas encore fermée, quelques insultes, quelques «Rest in peace», ce message aussi: «Il est mort parce qu’il n’avait pas été assez intelligent politiquement.»

Quel héritage pour ce junkie du pouvoir? «Eltsine a peut-être libéré la Russie mais c’est Boris Berezovski qui l’a mise en vente»: ce jugement lapidaire est tiré d’un excellent article du Daily Beast, racontant combien Berezovski était emblématique des «sauvages années 1990». Avec la mort de l’oligarque, c’est une page de cette trouble et sombre période qui commence à se tourner.

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