Le ton du communiqué est sec. De ceux qui ne laissent place à aucune discussion. Comme si la veuve de Yasser Arafat, Souha, entendait enfin couper à la machette les épaisses broussailles de mystère qui entourent la mort, en 2004, du chef historique de la cause palestinienne. Cherchant, dit-elle, «la garantie incontestable d’indépendance et de neutralité», elle a fait comprendre cette semaine qu’il fallait laisser la justice française – qu’elle a elle-même saisie – mener seule l’enquête sur les causes de cette mort. Au passage, la veuve d’Arafat écarte pourtant deux acteurs clés du dossier: l’Autorité palestinienne (AP), avec laquelle ses rapports sont exécrables, ainsi que… les experts suisses, dont les analyses avaient mis en évidence, dans les effets personnels d’Arafat, des taux anormalement élevés de polonium 210, une substance radio­active dont l’absorption d’un seul microgramme peut se révéler fatale.

Dans son communiqué, Souha Arafat et ses avocats français dévoilent le fait que trois magistrats du Tribunal de grande instance de Nanterre auraient d’ores et déjà entrepris les démarches visant à se rendre à Ramallah afin d’exhumer la dépouille du leader palestinien. Elle assure aussi que ce sont les experts de la police scientifique française qui se chargeront d’effectuer les prélèvements nécessaires sur les restes du défunt, afin de vérifier la thèse d’un éventuel empoisonnement.

Au mieux, l’AP du président ­Mahmoud Abbas, qui avait fini par se résigner à cette exhumation à haut risque, est mise devant le fait accompli. Au pire, c’est faire preuve, auprès des Palestiniens, d’une sévère marque de méfiance, les jugeant incapables de toute démarche «neutre». Dans tous les cas, alors que l’Autorité n’a été à aucun moment consultée, cette démarche s’apparente à une gifle à l’égard de la souveraineté palestinienne, d’autant plus retentissante qu’elle vient de la part de la veuve de celui qui l’a si longtemps incarnée.

Cette initiative «n’est pas un acte de défiance vis-à-vis de quiconque», commentent les avocats français de Souha Arafat, qui vit entre Malte et Paris et n’est pas retournée dans les territoires palestiniens depuis la fin des années 1990. Selon les avocats, il s’agit là de «la suite logique» après que la justice française s’est proclamée compétente dans cette affaire du fait de la mort en France d’Arafat. «La procédure ne nous appartient plus», insistent-ils.

Dans l’intervalle pourtant, Ali Muhanna, le ministre palestinien de la Justice, avait invité, à deux ­reprises, les chercheurs suisses du CHUV de Lausanne à venir effectuer une première mission à Ramallah, où, disait-il, l’AP s’engageait à organiser leur arrivée. Dans son communiqué, Souha Arafat ne fait toutefois plus aucune référence à l’équipe suisse, dont elle avait loué les services et à qui elle avait accepté de remettre les affaires personnelles de son mari, dans le cadre d’un documentaire diffusé sur la chaîne de télévision arabe Al-Jazira. Ni ses avocats français, ni le Genevois Marc Bonnant qu’elle a aussi engagé par la suite, n’auraient expliqué la nature de la démarche aux spécialistes suisses.

Au CHUV, où l’on se montre un peu surpris de la tournure prise par les événements, les experts suisses se disent décidés à jouer la carte de la «transparence». Jusqu’ici, la justice française n’a pas jugé utile, semble-t-il, d’adjoindre les résultats de leurs analyses au dossier, et ils n’ont fait l’objet d’aucune demande de comparution.

En prenant bien garde de ne pas mettre en question la procédure lancée à Nanterre et en soulignant la compétence reconnue des médecins légistes de la police scien­ti­fique française, Darcy Christen, porte-parole du CHUV, assure cependant que, pour des raisons de fiabilité scientifique, les spécialistes suisses ne pourront pas participer à l’enquête s’ils n’y sont pas associés dès les premières étapes. En outre, rappelle Darcy Christen, le temps presse: le polonium 210 disparaît rapidement (sa demi-vie est de 138 jours), et bientôt les mesures seront impossibles à effectuer. «Nous nous sommes fixé une limite à octobre-novembre. Au-delà, l’exercice n’aura plus aucun sens.»

Au CHUV, on se montre un peu surpris de la tournure prise par les événements