Qoussaï et Oudaï Hussein se sont fait tuer à point nommé. L'assaut contre la villa de Mossoul est intervenu après trois semaines de mauvaises nouvelles pour George Bush. Des soldats tombaient tous les jours, le moral des troupes et des familles baissait, le coût de l'après-guerre devenait vertigineux, la controverse sur les introuvables armes non conventionnelles commençait à sentir mauvais. Surtout, la courbe de popularité du président menaçait de prendre une direction qui pouvait l'amener, en novembre 2004, sous la barre des 50%… Il fallait une bonne nouvelle, et elle est arrivée au meilleur moment, comme si un metteur en scène en avait décidé ainsi: les premiers délégués de l'Irak post-Saddam étaient reçus au Conseil de sécurité; le proconsul Paul Bremer faisait rapport au Congrès pour montrer que tout n'était pas noir à Bagdad; la soldate Jessica Lynch, qui avait été blessée et sauvée à Nassiriyah, au début de la guerre, dans d'étranges conditions, rentrait à la maison sous les hourras. Le tableau, soudain, devenait presque rose.

Il n'en fallait pas davantage pour que les flaireurs de conspiration se prennent à douter. Venait-on vraiment de découvrir les fils du dictateur? Et pourquoi les avoir tués, plutôt que de les prendre? Le général Ricardo Sanchez a donné sa réponse: les deux héritiers, barricadés au deuxième étage d'une villa transformée en forteresse, tiraient et ne voulaient pas ouvrir la porte… Mais la miraculeuse journée de mardi fait surgir d'autres questions. En voici quelques-unes.

1. Est-ce un tournant dans l'après-guerre?

L'administration est prudente sur ce qui va se passer en Irak même. Trois mois difficiles, les deux soldats tués mercredi, et le nouveau message de l'ombre de Saddam Hussein découragent tout triomphalisme. Pour la Maison-Blanche, par contre, il y avait là une possibilité de briser la courbe du pessimisme: c'était le sens même de l'intervention de George Bush, hier matin sur sa pelouse, entre Paul Bremer et Donald Rumsfeld. En traitant la guérilla qui harcèle ses troupes de résidu de la tyrannie, le président voulait que l'attention se porte désormais sur le plan de reconstruction que son proconsul à Bagdad était venu exposer au Congrès: ce sera dur, mais après plus de trente ans de dictature, la naissance d'un Irak libre, en paix avec ses voisins, est un objectif qui mérite des sacrifices.

Sur le terrain, les généraux – prudents aussi – caressent quand même les avantages qu'ils peuvent tirer de la liquidation des frères: quel qu'ait été le rôle de Qoussaï et d'Oudaï, leur mort ressemble à une décapitation; il y aura peut-être une flambée d'attaques, suivie d'un reflux. John Abizaid, le chef du Central Command, tient surtout un nouveau discours, qui devrait rassurer l'arrière: il ne faut pas plus de troupes, mais plus de bons renseignements; il faut constituer une force irakienne de défense, mieux adaptée que les divisions américaines au «maintien de l'ordre».

2. Les Etats-Unis ne sont plus à la recherche d'alliés?

Sûrement pas. George Bush a répété hier qu'il ne manquait pas d'amis: plus de 20 Etats ont promis des fonds; 19 pays ont envoyé ou vont envoyer 13 000 hommes, a-t-il dit, et plus peut-être. Mais au lendemain de la séance du Conseil de sécurité, au cours de laquelle la France a demandé une nouvelle résolution et un nouveau mandat pour l'ONU, le président a – pour le moment – fermé cette porte-là: la résolution existante (1483), qui confie la gestion de l'Irak aux occupants, est à ses yeux suffisante pour que d'autres apportent leur concours. De Paris à New Delhi, en passant par Moscou, personne ne le pense.

3. L'affaire des armes peut-elle être enterrée?

Difficile: les démocrates sont sur le sentier de la guerre. Mais le feu des questions devenait obsédant, et l'administration développe une stratégie pour que la Maison-Blanche soit épargnée: faire payer les lampistes. Ce fut d'abord le mea culpa forcé de George Tenet, le chef de la CIA, puis mardi l'aveu du numéro du Conseil national de sécurité, Stephen Hadley, qui accepte d'assumer la faute de la petite phrase nucléaire du discours sur l'état de l'Union. Mais il n'y a pas eu que l'uranium du Niger pour alimenter les mensonges d'avant-guerre. Le dossier ne sera jamais clos.

4. La mort des fils va-t-elle faire taire les démocrates?

Elle prend à contre-pied les candidats à la présidence (Gephardt, Edwards, Liberman) qui avaient approuvé la guerre mais dénonçaient le gâchis de l'après-guerre. Seul Howard Dean, opposant de toujours au recours à la force, demeure clair: la fin (du régime de Saddam Hussein) ne justifie toujours pas à ses yeux les moyens employés: la guerre.