Le commandant des forces américaines en Irak a fait remettre - en main propre selon un responsable militaire américain à Bagdad - une lettre au numéro deux de l'armée irakienne lui disant respecter la «décision souveraine (du parlement irakien, ndlr) qui ordonne (son) départ». Mais le chef d'état-major américain, le général Mark Milley, a peu après annoncé que la lettre était authentique, mais qu'elle avait été envoyée par erreur.

«C'était un projet (de lettre) non signé», envoyé à quelques leaders militaires irakiens parce que les mouvements de troupes américaines en Irak se sont accrus ces derniers jours, a expliqué à la presse le général Milley. «C'est une erreur commise en toute bonne foi». 

A Bagdad, le bruit des hélicoptères était incessant, alors que la missive prévenait que les déplacements en hélicoptères augmenteraient, en vue du retrait. Après le vote du parlement irakien dimanche, le président américain Donald Trump avait menacé d'imposer des sanctions «très fortes» à l'Irak. Sur le front diplomatique, les appels à la désescalade se multiplient tandis que s'envenime l'affrontement verbal entre Washington et Téhéran.

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52 cibles iraniennes

Samedi, le président américain Donald Trump a menacé de viser 52 cibles iraniennes, dont des sites culturels. Son homologue iranien Hassan Rohani l'a sommé lundi de ne «jamais menacer la nation iranienne», après avoir promis dès vendredi une «riposte militaire» et une «dure vengeance», «au bon endroit et au bon moment». L'Otan, après une réunion extraordinaire, a appelé Téhéran à éviter «davantage de violence et de provocations» tandis que la France a estimé que l'Iran devait «renoncer à des représailles» contre Washington. Les chefs de la diplomatie de l'UE doivent tenir vendredi une réunion sur la crise entre les deux ennemis, appelés par la présidente de la Commission européenne à suivre «la voie de la pondération».

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Et l'Iran a annoncé dimanche une nouvelle réduction de ses engagements contenus dans l'accord international conclu en 2015 pour garantir la nature purement civile des activités nucléaires iraniennes, un pacte désormais presque vidé de sa substance. «L'Iran n'aura jamais d'arme nucléaire!», a rétorqué sur Twitter M. Trump, dont le pays s'est retiré unilatéralement en 2018 de l'accord. Encore parties au pacte, les Européens ont dit «regretter profondément» l'annonce iranienne sur la levée de toute limite sur l'enrichissement d'uranium.

Rues bondées

A Téhéran, les rues étaient noires de monde pour honorer Qassem Soleimani, figure charismatique et très populaire en Iran, tué vendredi avec son lieutenant irakien et huit autres personnes près de l'aéroport de Bagdad. Retenant difficilement ses larmes, le guide suprême Ali Khamenei a présidé une prière des morts devant les cercueils contenant les restes de Soleimani, d'Abou Mehdi al-Mouhandis, numéro deux du Hachd al-Chaabi (paramilitaires irakiens pro-Iran) et de quatre Iraniens.

«La dernière fois que je me souviens d'une telle foule, c'était aux funérailles il y a 30 ans de l'imam Khomeiny», fondateur de la République islamique d'Iran, a déclaré à l'AFP Maziar Khosravi, l'ex-chef du service politique du quotidien réformateur Charq. Estimée à «plusieurs millions» par la télévision d'Etat, la foule a alterné entre recueillement et tristesse, explosant parfois de colère aux cris de «Mort à l'Amérique», «Mort à Israël».

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Appel à la vengeance

Des drapeaux américains et israéliens ont été brûlés, tandis que la foule appelait à venger Soleimani, architecte de la stratégie de l'Iran au Moyen-Orient. «Stupide Trump (...) ne pense pas qu'avec le martyr de mon père, tout est fini», a lancé sa fille, Zeinab. «Notre riposte doit être dévastatrice», a renchéri un Iranien de 61 ans, dans la foule.

Le cercueil de Soleimani a ensuite été transféré vers la ville sainte chiite de Qom pour une cérémonie, et sera mis en terre mardi à Kerman (sud-est), sa ville natale.

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L'assassinat de Soleimani est survenu après une attaque inédite de l'ambassade américaine à Bagdad par des pro-Iran pour protester contre un raid américain visant des combattants du Hachd. Cette frappe ripostait à des tirs de roquettes sur des installations en Irak abritant des Américains, dont un a péri fin décembre.

Engagements iraniens sur le nucléaire

Lundi, le leader chiite irakien Moqtada Sadr, qui vient de réactivé sa milice anti-Américains, a menacé M. Trump d'un nouveau «Vietnam». Dans ce contexte explosif, l'Iran a annoncé dimanche la «cinquième et dernière phase» de son plan de réduction de ses engagements sur le nucléaire, affirmant qu'il ne se sentait plus tenu par aucune limite «sur le nombre de ses centrifugeuses». Mais Téhéran continue de se soumettre volontairement au programme d'inspection particulièrement draconien de l'Agence internationale pour l'énergie atomique (AIEA), mis en place après l'accord sur le nucléaire.

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A Vienne, l'AIEA a dit être «au courant de l'annonce» iranienne et souligné que ses «inspecteurs continuent de mener des activités de surveillance» en Iran. Depuis mai, l'Iran s'est progressivement affranchi de ses engagements en représailles au retrait et aux sanctions des Etats-Unis. Paris, Londres et Berlin ont appelé «l'Iran à retirer toutes (ses) mesures non conformes» au pacte. Moscou a pressé tous les pays engagés dans l'accord d'en faire une «priorité». Par cet accord, l'Iran a accepté de réduire drastiquement ses activités nucléaires, de façon à prouver qu'elles n'ont aucune visée militaire, en échange de la levée d'une partie des sanctions internationales qui ont asphyxié son économie. Mais le retour des sanctions a plongé le pays pétrolier dans une violente récession.

Pour les observateurs, l'Iran reste «très prudent» en évitant de dénoncer frontalement le texte, ce qui laisse une ultime marge de manoeuvre pour tenter de le sauver. La crise entre Washington et Téhéran a dopé les cours du pétrole et fait trembler les Bourses mondiales. L'or, traditionnelle valeur refuge, est monté à des niveaux jamais vus depuis 2013.

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