La mortelle cavale des Ceausescu

Roumanie Il y a 25 ans, les Roumains se soulevaient contre la dictature communiste

Le couple Ceausescu sera exécuté après un simulacre de procès

L’ancien premier ministre Petre Roman témoigne

Visages hagards, les époux Ceausescu sont là comme on ne les avait jamais vus. Dans un geste menaçant, ébouriffé et titubant, le dictateur roumain conteste la compétence de la cour martiale devant laquelle il comparaît avec sa compagne qui, elle, tempête contre les juges, éructe et gesticule. Les deux semblent ne pas comprendre ce qui leur arrive. Les spectateurs du monde entier non plus, sidérés devant leurs écrans, ce 25 décembre 1989. Depuis, il y a eu les images de l’exécution de Saddam Hussein après un simulacre de procès, mais, il y a 25 ans, la mascarade de justice qui envoie à la mort le couple exécré choque les esprits.

A la faveur de la révolution, une poignée d’individus, Ion Iliescu, Petre Roman, Gelu Voikan et le général Victor Stanculescu, presque inconnus la veille, se hisse au faîte du pouvoir; on ne sait pas encore de quel bord ils sont: sincères démocrates ou apparatchiks des services de sécurité? Le doute plane. L’un d’eux suscite pourtant d’emblée moins de méfiance: Petre Roman. Il est francophone, correspond en tout point à l’idée qu’on peut se faire d’un révolutionnaire roumain, pull jacquard en V, regard de braise, voix suave.

Dans sa maison de la banlieue de Bucarest, Petre Roman se remémore les événements de ce Noël sanglant de Roumanie. En ce mois de décembre 1989, une déferlante a bousculé l’Europe de l’Est: après la brèche ouverte en Hongrie, c’est tout le Rideau de fer qui s’est effondré. La Hongrie, puis l’Allemagne et la Tchécoslovaquie abandonnent le communisme.

Mais la Roumanie a un statut particulier, explique Petre Roman, qui avait 43 ans au moment de la chute du régime: «C’était la seule dictature stalinienne d’Europe. Et tous les pouvoirs étaient aux mains d’un seul homme, un autocrate délirant et mégalomane.» Le pays est verrouillé, les terribles services secrets – la Securitate – contrôlent les faits et gestes de chaque citoyen en s’appuyant sur un large réseau de délateurs. L’opposition est muette sinon muselée.

Le Conducator, le surnom de Nicolae Ceausescu, a longtemps maintenu une distance avec Moscou, tout en faisant partie du Pacte de Varsovie. Sa condamnation de l’invasion de la Tchécoslovaquie a laissé supposer qu’il était peut-être plus proche de l’Occident que les autres dirigeants du bloc de l’Est. Il n’en est cependant rien. Nicolae Ceausescu ne fait confiance à personne, à part à sa femme Elena, qui est devenue l’éminence grise du pays. Ses proches occupent des postes à responsabilité: sa femme Elena bien sûr, le fils préféré Nicu à la tête des Jeunesses communistes, son frère Ilie, nommé général. Nicolae Ceausescu vit hors de la réalité et la paranoïa pathologique dont il souffre n’améliore pas les choses. Il refuse même de porter des lunettes, de peur qu’on ne découvre ses problèmes de vue. Son jugement est altéré, à tel point qu’il ne voit rien venir.

L’élan démocratique se propage et atteint la Roumanie. Des émeutes éclatent le 15 décembre à Timisoara en soutien au pasteur Laszlo Tokes, expulsé de son église. Le 17 décembre, les forces de sécurité tirent sur la foule et font un carnage. Des rumeurs font état de centaines de morts, voire des milliers. Deux agences de presse hongroise et serbe diffusent des images de charnier, qui sont reprises en boucle par les agences du monde entier. Sans vérifier l’information, les journalistes dénoncent un peu vite des crimes contre l’humanité. Un mois plus tard, on apprendra que les corps exhibés étaient en fait ceux de la morgue locale. Le bilan définitif des manifestations de Timisoara s’établira à une centaine de morts. Il n’empêche: le 18 décembre, le pays bruit de mille séditions.

La révolte gagne les étudiants de plusieurs villes, dont la capitale, se souvient Petre Roman, qui enseigne alors à l’Université de Bucarest. Le professeur – il a fait de brillantes études en France où il a passé son doctorat, une thèse sur la mécanique des fluides – est à la tête du Département de physique mécanique. «La révolution était spontanée. Des années de dictature nous avaient irrémédiablement détournés du régime. Seule la peur nous maintenait sous la coupe du tyran et dès qu’elle a disparu, le mécontentement et les frustrations accumulées ont éclaté au grand jour.»

Rentré d’un voyage officiel de trois jours en Iran, Nicolae Ceausescu convoque une manifestation de soutien populaire. Un parterre d’ouvriers supposément favorables au régime a été réquisitionné pour faire la claque en face du siège du Comité central du Parti communiste. Le 21 décembre, à 11h30, Nicolae Ceausescu apparaît sur le balcon, la télévision retransmet le discours qui commence. Pendant huit minutes, tout se passe normalement, slogan communistes et anti-occidentaux sont de rigueur, puis soudain une clameur monte. Le discours est interrompu. Le dictateur quitte le balcon sous les huées. Peut-être a-t-il eu le temps d’apercevoir les drapeaux agités, les couleurs roumaines mais sans les symboles du parti qui ont été découpés.

Encouragés par leur premier succès, les manifestants gagnent d’autres lieux de la capitale. Une barricade est érigée place de l’Université. Les forces de l’ordre y sont dépêchées pour déloger les insurgés. Pour la deuxième fois en quatre jours, les forces de sécurité tirent sur la foule. «A minuit moins vingt, nous étions environ 80 sur la barricade, lorsque des blindés légers ont ouvert le feu; en quelques minutes, des dizaines de jeunes sont tués», explique Petre Roman, pour qui ce massacre, 39 morts, «va précipiter la chute du tyran».

Le lendemain, avant l’aube, le ministre de la Défense, le général Milea, se tire une balle dans la tête. Sursaut de conscience ou liquidation? La révolution n’a pas encore dévoilé tous ses mystères. Pour le remplacer, le Conducator nomme à la hâte le général Victor Stanculescu, qu’il croit acquis à sa cause. Mais, bien que ce dernier ait donné les ordres de tirer contre les manifestants de Timisoara, un crime pour lequel il sera jugé en 2008, il n’est plus le soldat prêt à tout pour servir le régime. Il a au contraire noué des liens avec d’autres officiers séditieux.

Alors que le jour se lève, les étudiants et les protestataires se rassemblent sur la place de la Révolution en face du siège du parti, explique Petre Roman: «J’ai retrouvé par hasard certains de mes étudiants emportés par la fièvre libertaire. Moi, je n’étais plus le professeur respecté, le physicien, mais juste un révolutionnaire.» Dans l’immense bâtiment qui domine la place, le général et nouveau ministre de la Défense, Victor Stanculescu, convainc Nicolae Ceausescu qu’il lui faut quitter Bucarest. Sans le dire au tyran, il a ordonné à la soldatesque de retourner à ses casernes. Les manifestants ont donc le champ libre, ils ne vont pas tarder à s’en rendre compte. En toute hâte, les antennes du toit sont découpées pour aménager une piste d’atterrissage de fortune. Un hélicoptère se pose alors que les premiers insurgés gagnent le toit. Le couple monte à bord et prend la fuite.

La foule s’engouffre alors dans les locaux du parti, Petre Roman est du nombre. Hasard des rencontres, il a retrouvé certains de ses étudiants: «Les jeunes m’ont poussé vers le balcon pour que je fasse une déclaration au nom des révolutionnaires, mais on ne savait pas comment sonoriser le discours. Comme par miracle, une solution s’est offerte à nous. Certains de mes élèves étaient venus sur la place avec un minibus à l’intérieur duquel se trouvaient une sono et des haut-parleurs. Encore fallait-il un micro et surtout un fil assez long pour relier le van au balcon.» Enfin Petre Roman peut s’adresser à ses coreligionnaires euphoriques: «Nous proclamons l’abolition de la dictature! Le pouvoir au peuple!»

Au même moment, à 13h30, le siège de la télévision d’Etat est ­occupé par les protestataires. La chaîne peut désormais diffuser en direct les progrès de la révolution en cours, une première dans l’Histoire. Après sa déclaration, Petre Roman se rend à la télévision; il est environ 14 heures, il fait un deuxième discours. En sortant du local, il croise Ion Iliescu, qu’il connaissait un peu et qui lui propose de se rendre au Ministère de la défense pour s’assurer du ralliement des militaires. «Ion Iliescu était déjà un opposant reconnu, l’un des seuls. Considéré comme un gorbatchévien, il voulait réformer le système pour conserver le communisme. Je l’ai rejoint au sein du Front de salut national et nous avons ensemble formé le premier gouvernement démocratique de l’après-Ceausescu.»

Au Ministère de la défense, Petre Roman tombe nez à nez sur le général Ilie Ceausescu, le frère du chef de l’Etat: «Je m’en suis étonné et ai demandé qu’il soit arrêté. Le ministre, qui n’y avait pas pensé, a jugé l’idée plutôt bonne et a ordonné sa mise aux arrêts immédiate.» Pour Petre Roman, cette suite de hasards qui vont le conduire à jouer un rôle de premier plan dans la révolution et dans le gouvernement qui sera créé est aussi la preuve que la révolution était spontanée et pas, comme certains l’ont avancé, un complot de militaires manœuvrés à la fois par Moscou et Washington, désireux de se débarrasser d’un dictateur devenu incontrôlable.

Pourtant, le ralliement rapide de l’armée à la cause des insurgés éveille très vite des soupçons. Victor Stanculescu a-t-il organisé la fuite rocambolesque des Ceausescu avec la complicité de la Securitate? L’intéressé s’en défend. «L’oiseau», le nom de code pour désigner l’hélicoptère grâce auquel le président et son épouse ont filé, se pose d’abord à Snagov, puis repart vers Targoviste, mais atterrit finalement à Salcuta, dans un champ. Des paysans accourent et prennent en chasse les passagers qui s’échappent en contraignant un automobiliste à les conduire. Les fuyards changent de voiture après quelques kilomètres, mais tombent dans les bras de la milice qui a ordre de les arrêter. C’est la fin de leur cavale.

Ion Iliescu et le comité du Front de salut national ont décidé qu’il fallait juger le couple Ceausescu au plus vite. Le procès a lieu le 25 décembre à partir de midi dans la caserne de Targoviste, il dure une heure trente environ. Trois juges militaires sont présents, les deux avocats des accusés, le général Stanculescu et deux représentants du Front national de salut: Gelu Voikan et l’étrange Virgil Magureanu, dont on découvrira plus tard qu’il appartenait à la Securitate. «C’est Ion Iliescu qui a pris cette décision étrange. Virgil Magureanu a continué à œuvrer pour les services secrets et empêché qu’ils soient démantelés», déplore Petre Roman. Une demi-heure après l’énoncé de la sentence de mort, Nicolae et Elena Ceausescu sont abattus comme des chiens contre un mur. Il chante l’Internationale, elle crie à son bourreau: «Que le diable emporte ta mère!»

Vingt-cinq ans plus tard, aujour­d’hui parlementaire mais n’excluant pas un retour à des fonctions dans l’exécutif, Petre Roman ne regrette rien: «J’aurais préféré un procès digne de ce nom. Mais à cause du contexte de l’époque, c’était impossible. Des francs-tireurs de l’armée continuaient à faire le coup de feu pour terroriser la population. Dès que la nouvelle de la mort du couple a circulé, tout s’est apaisé.»