Asie

Mortelle ruée vers l’or au cœur des Philippines

Des milliers de pauvres hères, dont de nombreux enfants, chassent les pépites à Jose Panganiban. Une activité particulièrement dangereuse

Mortelle ruée vers l’or au cœur des Philippines

Asie Des milliers de pauvres hères, dont de nombreux enfants, chassent les pépites à Jose Panganiban

Mais les conditions de travail y sont particulièrement dangereuses et les morts se multiplient

Un long tube coincé dans la bouche: relié à un compresseur et un moteur Diesel pour respirer, voilà à quoi est suspendue la vie de Jeffrey Bracero sous l’eau. Péniblement, sa tête émerge du trou creusé dans la vase. Première bouffée d’air libre et soupir de soulagement après avoir plongé dans une cave noyée dans le noir, jusqu’à trois heures d’affilée.

«Ma plus grande crainte? Que la terre s’effondre sur moi», témoigne le jeune homme. A 23 ans, il descend six jours sur sept depuis l’adolescence. «C’est effrayant car on n’y voit absolument rien à cause de la boue et cela reste difficile de maintenir son souffle», ajoute Elmer Boniel, 35 ans. Ce dernier a choisi de rester hors de l’eau et récolte désormais l’or pêché dans les sceaux de gravats remontés par les autres mineurs.

Tout autour dans la lagune de Santa Milagrosa à Jose Paganiban, à l’ombre de cabanons flottants, vrombissent une dizaine de générateurs. Sous la surface, un même nombre d’hommes sont en train de risquer leur vie en quête du précieux métal, par une quinzaine de mètres de fond.

Aux Philippines, archipel aux 100 millions d’habitants, ces orpailleurs sont nombreux. Et les accidents sont fréquents. Mais selon les locaux, beaucoup sont tus. Comme il y a deux ans: en un jour, 60 mineurs auraient péri dans la ville d’à côté, Paracale. Tous enterrés vivants à cause d’un éboulement. D’autres trouvent la mort à cause de la dynamite utilisée pour creuser les galeries, d’une électrocution, ou simplement d’un tuyau bouché. «Sous l’eau, le seul moyen de savoir si un plongeur est en vie, ce sont les bulles émises à la surface», admet le cousin de Jeffrey, Harold Francia, 28 ans.

Officiellement, cette méthode d’extraction inventée par des pêcheurs est illégale. C’est pourtant la plus pratiquée sur la Gold Coast de l’archipel, dans l’est de Luçon, comme à Jose Panganiban, située à moins de 350 km au sud-est de la capitale, Manille. «C’est surtout la plus dangereuse», juge Leoncio Lasala, 64 ans. Sans compter les risques liés au mercure utilisé ensuite pour purifier et amalgamer l’or, avec des dommages irréversibles pour le système nerveux.

Depuis la fermeture de nombreux sites industriels, Leoncio est devenu mineur sur les hauteurs de Jose Panganiban. «J’alerte les plus jeunes des dangers d’une exposition quotidienne. Et j’ai fait jurer à mes enfants de pas y toucher. Une chance qu’aucun n’ait voulu devenir mineur. Mais pour mon propre compte, je n’ai pas trouvé de produit moins cher…» «Les quantités de mercure utilisées par tous ces mineurs sont très inquiétantes», rapporte Richard Gutierrez, directeur de l’ONG environnementale Ban Toxics! «Impossible que les humains ou les poissons ne soient pas contaminés.»

Pour l’ensemble des mineurs, le salaire moyen journalier dépasse rarement les 500 pesos, à peine 10 francs suisses à se répartir entre coéquipiers. Quand ils ne plongent pas, les enfants se voient attribuer d’autres tâches. A 12 ans, Jennifer Capisonda raconte avoir déjà manqué l’école pour tirer les gravats dans la lagune. La fillette touche 30 pesos (60 centimes). De l’argent de poche reversé à sa mère célibataire, «pour l’aider à nourrir mes frères et mes sœurs».

Jose Panganiban fait partie de la province de Camarines Nord, présentée comme la région pauvre du pays alors qu’elle est assise sur une mine d’or. Selon le gouvernement, les Philippines abritent les deuxièmes gisements aurifères les plus importants de la planète. L’archipel n’arrive cependant qu’à la 18e place mondiale en termes de production, selon une étude réalisée en 2012 par Thomson Reuters. Pour les 55 000 habitants de Jose Panganiban, l’or représente en tout cas la première industrie. «La ville a d’abord été baptisée Mambulao, ce qui signifie dans notre dialecte «remplie d’or», raconte Gary Evia, gérant du principal restaurant de la localité.

Les rares grosses découvertes provoquent la ruée. Tous les mineurs convergent alors vers le même site, les cochons se vendent mieux au marché du coin, la population locale augmente subitement. A combien s’élève le jackpot pour les plus chanceux? Impossible à vérifier. «Ceux qui ont réussi sont déjà partis», nous affirme-t-on. L’autre exemple le plus connu aux Philippines, ce sont les galeries montagneuses de Diwal­wal, sur la grande île méridionale de Mindanao. L’endroit est considéré comme la nouvelle capitale aurifère nationale et l’un des plus importants gisements d’Asie. L’or philippin alimente en priorité le marché noir chinois, la Chine représentant l’un des premiers importateurs mondiaux, y compris pour l’or provenant de la Suisse, autre plaque tournante de ce commerce.

A Jose Panganiban, «beaucoup d’enfants travaillent dans ces mines», reconnaît-on à la mairie. «Le seul moyen de mettre fin à ces activités dangereuses, c’est d’offrir une source de revenus alternative et viable», estime Sarah Marie Aviado, chargée du dossier. Comme des aides financières pour convaincre les parents de continuer d’envoyer leurs enfants à l’école au lieu de les faire travailler dans les mines. «Impossible néanmoins de les y forcer, nous manquons de moyens.»

Il s’agit aussi de composer avec la rébellion locale de la Nouvelle Armée du peuple. La branche armée du Parti communiste fait parfois régner la peur en attaquant les mineurs. «Certains ont été victimes de violentes expulsions pour avoir utilisé du mercure à l’origine de la pollution des nappes phréatiques. Plus personne ne boit l’eau du robinet», rapporte Gary Evia. «Je suis prêt à changer de métier. Mais jusqu’ici, lâche Jeffrey, je n’en ai pas trouvé d’autre.»

«Certains ont été expulsés pour avoir pollué des nappes phréatiques avec leur mercure»

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