L'idée fait frémir. Elle est pourtant bien à l'étude à New York: la ville pourrait devoir enterrer temporairement ses morts du coronavirus, sur une île au large du Bronx, les stockages de corps dans les morgues et les camions réfrigérés étant bientôt à leurs capacités maximales et les pompes funèbres, débordées. Bill de Blasio, le maire de New York, a confirmé que le scénario était une possibilité, comme évoqué lundi par Mark Levine, un élu municipal en charge de la santé. Mais aucune décision n'a encore été prise. Tout dépendra de l'évolution de la pandémie ces prochains jours. 

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«Nous n'en sommes pas encore là»

Mark Levine s'est-il montré trop alarmiste? Sur Twitter, son argumentaire, qui fait froid dans le dos, lui a en tout cas valu de nombreuses réactions. Les faits, d'abord: New York est en pleine urgence sanitaire, la pénurie de matériel médical et de personnel menace et la gestion des corps est un réel problème. Les morgues de la ville sont saturées, les maisons funéraires et crématoriums, surchargés. Certains refusent même de s'occuper de personnes décédées du Covid-19. Les morgues des hôpitaux peuvent généralement contenir une quinzaine de corps, alors que 45 camions frigorifiques sont désormais parqués à proximité. Des corps, recouverts de draps, y sont placés à l'aide de chariots-élévateurs, à la vue des passants et des voisins. La FEMA, l'Agence fédérale des situations d'urgence, a promis 85 autres remorques. Chacune peut contenir 100 morts. 

Les mots qui dérangent, ensuite. Ceux-là: «Bientôt, nous commencerons l'«inhumation temporaire». Cela se fera probablement en recourant à un parc de New York pour les enterrements (oui, vous avez bien lu). Des tranchées seront creusées pour des rangées de 10 cercueils. Ce sera fait de manière digne, ordonnée et temporaire. Mais ce sera difficile à accepter pour les habitants de New York», écrit Mark Levine. Ces mots ont choqué. Et aussitôt suscité un flot de questions. C'est le scénario du pire, mais il ne sort pas de nulle part. En 2008 déjà, la ville avait, dans un «Plan pandémie», réfléchit à des solutions d'«enterrements temporaires» et évoqué les parcs publics new-yorkais comme solution de repli. Lundi matin, devant la presse, Bill de Blasio a bien évoqué la possibilité d'«enterrements provisoires, pour pouvoir dépanner jusqu'à la fin de la crise, et ensuite collaborer avec chaque famille pour trouver les arrangements les plus appropriés». Mais il a aussitôt ajouté: «Nous n'en sommes pas là, je ne vais pas entrer dans les détails.»

Des corps que personne ne réclame

Mark Levine, lui, a jugé nécessaire de préciser ses propos. «Le projet d'enterrer temporairement des morts dans un parc de la ville, ou un autre espace public, est une «éventualité», qui pourrait être évitée si le nombre de décès diminue de manière significative, ou si nous trouvons un moyen de sécuriser l'espace de réfrigération nécessaire. J'aurais dû être plus clair à ce sujet», souligne-t-il sur Twitter. «Tout plan d'inhumation temporaire sur une propriété publique sera exécuté avec soin, respect et de manière ordonnée, par le Bureau du médecin légiste. Une fois la crise terminée, les habitants de New York pourront offrir à leurs proches un enterrement décent». Il qualifie la pandémie de «chose la plus douloureuse que notre ville ait connue depuis des générations». «Elle est dévastatrice pour notre système de santé et notre système de prise en charge des personnes décédées». Pour lui, aborder le thème, aussi délicat soit-il, était donc nécessaire. Le public doit savoir.

Il soutient qu'il ne s'agit pas d'une vague hypothèse. Le bureau du médecin-légiste de New York s'y préparerait. «Les gens qui perdent quelqu'un à cause de ce virus appellent parfois une demi-douzaine de pompes funèbres, et il n'y a plus moyen de pouvoir recourir à leurs services», a-t-il relevé dans une interview à NPR. «On ne peut vraiment pas avoir d'enterrement dans un cimetière maintenant. Leurs ressources sont épuisées et ils n'ont pas la capacité de gérer le nombre de personnes qui ont besoin d'un enterrement.»

Le New York Times n'hésite pas à parler de mass graves (fosses communes). Central Park, qui accueille déjà un hôpital de campagne construit sous tentes à proximité de l'hôpital Mount Sinai, serait-il une option? Apparemment pas. Bill de Blasio a rappelé lundi qu'historiquement Hart Island, une petite île située au large du Bronx, était utilisée dans ce genre de cas. Plus d'un million de corps y auraient été enterrés depuis 1869. 

C'est sur cette île de 400 mètres sur 1,6 kilomètre que sont inhumés depuis des années les corps d'indigents que personne ne réclame. Leurs tombes sont creusées par les prisonniers de Rykers Island, une île voisine. Hart Island a servi tour à tour de camp de prisonniers pendant la Guerre civile, d'institution psychiatrique, de sanatorium pour tuberculeux, de lieu de sépulture pour les sans-abris et inconnus, et les morts-nés. L'île a aussi abrité une maison de correction pour garçons, une prison, un centre de désintoxication ou encore une base de missiles anti-aériens MIM-3 Nike Ajax, pendant la Guerre froide.

C'est là encore qu'ont été enterrés des malades du Sida, dès le début de la pandémie, en 1985, qui avait particulièrement affecté New York. De nombreuses pompes funèbres refusaient alors de prendre ces morts en charge. Des fosses communes de 21 mètres contiennent chacune environ 150 corps. Environ 1500 personnes seraient encore enterrées chaque année à Hart Island, dans un certain mystère. Ni le Département pénitentiaire qui administre l'île, ni le Bureau du médecin légiste de New York ne confirment si les corps actuellement enterrés là-bas sont liés à la pandémie, précise le Daily Intelligencer. L'île reste quasi inaccessible au public.

Après des discussions avec ses collègues du conseil de ville à la suite des réactions déclenchées sur Internet, Mark Levine semble désormais penser que c'est bien cette option qui l'emporterait si les besoins augmentent. Et pas celle de recourir à un parc au coeur de Manhattan ou de Brooklyn. Lors de cette journée chaotique de lundi, Freddi Goldstein, l'attachée de presse de la ville de New York, s'est exprimée en ce sens. Elle a aussi précisé que «les personnes incarcérées ne se chargeront pas des enterrements», et rappelle qu'habituellement le creusement des tombes se fait «sur une base volontaire et pour 6 dollars de l'heure».

Epicentre de la pandémie aux Etats-Unis, l'Etat de New York totalise près de la moitié des cas de contamination recensés dans le pays, et presque autant pour ce qui est du nombre de morts. La ville de New York est très touchée. Selon Mark Levine, beaucoup de morts provoquées par le coronavirus passent encore sous le radar. Avant la pandémie, 20 à 25 personnes par jour en moyenne mouraient à la maison dans la métropole. Ce chiffre serait aujourd'hui d'environ 200, et ces personnes ne sont pas soumises à des tests de dépistage post-mortem. Le ministère de la Défense et la Garde nationale ont déjà envoyé du personnel en renfort pour aider New York à gérer les décès liés à la pandémie.


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