Le président américain Donald Trump veut ériger un mur à la frontière mexicaine. «Le Temps» en parcourt le tracé pendant une semaine.

Les épisodes précédents

Un hélicoptère, une quinzaine de jeeps, deux quads et une trentaine d’agents lourdement armés. Le 15 juin, en début de soirée, la Border Patrol a joué une scène digne d’un mauvais film d’action: elle a pris d’assaut un campement humanitaire en plein désert de Sonora, dans le but de dénicher des clandestins. Et elle en a trouvé quatre. L’ONG No More Deaths est sous le choc. C’est elle qui gère ce camp un peu spécial, dont le but est de soulager, le temps d’une étape, les migrants qui se lancent dans une traversée périlleuse depuis le Mexique. Une tente, du matériel médical, des lits et beaucoup d’eau, voilà ce qu’elle leur propose.

«Jusqu’ici, la Border Patrol tolérait l’existence du camp»

Kate Morgan, coordinatrice de No More Deaths, ne mâche pas ses mots: ce jour-là, alors que les températures avaient de nouveau atteint des records dans l’Arizona, la Border Patrol s’est «rendue coupable d’abus et de violation du droit international en privant des gens en détresse de soins médicaux». «Jusqu’ici, la Border Patrol connaissait l’existence de ce camp du désert et tolérait sa présence», explique Chelsea Halstead, qui travaille pour une autre association active dans la région.

Un accord avait été signé en 2013: les agents s’engageaient à ne pas y intervenir. Mais le 15 juin, alors qu’ils traquaient déjà depuis plusieurs jours les clandestins aux abords du camp, ils ont décidé de troquer les goutte-à-goutte contre des menottes. «Les migrants risquent maintenant de penser qu’un piège leur a été tendu. C’est dévastateur pour le travail des humanitaires», s'inquiète Chelsea Halstead.

Le désert de Sonora est d’une beauté insolente. Mais derrière cet apparent calme, des drames se déroulent quotidiennement, parfois en silence, comme étouffés. No More Deaths s’attelle depuis treize ans à empêcher que des migrants meurent dans le désert. Des bénévoles vont régulièrement déposer des réserves d’eau dans les lieux de passage potentiels. Selon ses statistiques, les mêmes que celles de la Border Patrol, plus de 7000 migrants ont trouvé la mort depuis 1998 dans les quatre Etats (Californie, Arizona, Nouveau-Mexique et Texas) qui bordent le Mexique. Environ 3000 ont péri dans le seul désert de Sonora, déshydratés.

Semelles recouvertes de bouts de tapis

Dans l’Organ Pipe Cactus National Monument, une réserve de biosphère qui abrite d’étonnantes cactées en forme d’orgue, une pancarte avertit les randonneurs: «Contrebande et immigration illégale peuvent être pratiquées ici. Composez le 911 pour signaler toute activité suspecte.» Un autre panneau recommande de ne pas prendre d’auto-stoppeur. Interrogé, le manager du parc relativise les dangers. Une plaque en marbre devant le centre des visiteurs raconte pourtant une triste histoire. Celle de Kris Eggle, un apprenti ranger, tué, à 28 ans, par des membres de cartels qu’il poursuivait.

Ce jour-là, pas loin de la piste, on aperçoit un bout d’habit pris dans les ronces. Par terre, une chaussure, sorte d’espadrille raccommodée, avec le genre de semelles qui ne laissent pas de traces. Celles que privilégient les migrants. Ils les recouvrent parfois avec des bouts de tapis.

Industrie des «coyotes» alimentée

Pour passer aux Etats-Unis par cette région hostile, les migrants peuvent débourser jusqu’à 6000 dollars. Plus le chemin est périlleux, plus le prix augmente. C’est bien ce que dénoncent les activistes: la sécurisation de portions de frontière pousse les migrants à emprunter des chemins toujours plus dangereux, en alimentant l’industrie des «coyotes» – le nom donné aux passeurs –, qui eux-mêmes travaillent parfois main dans la main avec les cartels de la drogue.

Les «coyotes» abandonnent souvent les migrants en plein désert après avoir empoché l’argent. Ce n’est que la première difficulté à laquelle les clandestins font face. Poursuivis par les agents de la Border Patrol, ils sont parfois également traqués par des milices privées composées d’individus lourdement armés à l’idéologie proche de celle de l’extrême droite, qui cherchent à «faire justice» elles-mêmes. Quand ils ne tombent pas sur des brigands. Des cas de viols et de meurtres sont signalés. Dans le désert, c’est la loi du plus fort.

«Chaque jour, entre 30 et plusieurs centaines de personnes passent illégalement dans la région», raconte un agent de la Border Patrol, à un checkpoint, pendant qu’un chien sniffe l’arrière de la voiture. «Surtout des trafiquants.» Il contrôle les véhicules à la sortie du parc de cactus, traversé par une route fréquentée qui vient tout droit du Mexique. Les propriétaires de ranchs isolés ont aussi affaire aux narcos. Ils ferment parfois les yeux histoire de ne pas attirer de problèmes.

Donner une identité aux restes humains

Chelsea Halstead travaille pour Colibri, un centre qui collabore avec l’institut médico-légal de Tucson. Directrice de programmes au sein de l’association, elle est surtout en contact avec les familles de disparus. Car Colibri s’est donné un but: identifier les corps, donner un nom aux restes humains retrouvés dans le désert. Faire en sorte que Doe 12-00434 ou Doe 12-00435 retrouvent enfin leur identité. «Nous avons obtenu l’an dernier l’autorisation de procéder à des tests ADN. Cela simplifie considérablement nos recherches. Avant, on recueillait les informations de familles qui n’ont plus de nouvelles d’un proche, et nous les transmettions aux médecins légistes. Mais s’il n’y avait pas de signalements particuliers, comme une caractéristique au niveau de la dentition ou du crâne, c’était comme rechercher une aiguille dans une botte de foin.»

En prélevant et stockant des échantillons d’ADN de familles de disparus, Colibri espère pouvoir identifier des centaines de corps encore anonymes. Un bandana, une poupée, une bible: tous les objets retrouvés dans le désert, à proximité ou non de restes humains – les animaux sauvages sont parfois passés par là – ont une histoire, que l’ADN peut permettre de reconstituer.

Un obstacle, la peur

Mais le centre se heurte parfois à un obstacle: la peur. «Notre travail n’a pas vraiment changé avec l’élection de Donald Trump. Mais les déportations sont plus massives, chaque clandestin se sent potentiellement en danger», précise Chelsea. Une femme a été arrêtée et déportée alors qu’elle subissait une opération pour une tumeur au cerveau, rappelle-t-elle. Autre exemple: une victime de violence conjugale qui a déposé plainte contre son compagnon. Ce dernier, pour échapper à une condamnation, a dénoncé son statut migratoire et la voilà expulsée. «Des parents ont aussi été arrêtés et expulsés en allant chercher leurs enfants à l’école. Les clandestins sont tétanisés. Ils craignent d’être arrêtés en se rendant chez nous. Une famille de Los Angeles, qui nous avait fourni de l’ADN, nous a appelés pour nous dire qu’un de leurs fils a été déporté peu après.»

Fausse opération de sauvetage

Chelsea est encore toute tourneboulée par l’épisode du raid. Dans le désert, quand un migrant parvient à trouver une balise de sauvetage et appelle le 911, il tombe généralement sur la Border Patrol, et pas sur des équipes médicalisées. «Ils veulent nous faire croire qu’ils sauvent des vies, mais ils s’empressent de déporter les migrants et ne cherchent pas toujours avec beaucoup d’assiduité ceux qui demandent de l’aide. On a même eu droit à une fausse opération de sauvetage par hélicoptère, où un agent de la Border Patrol jouait le rôle d’un migrant!» assure-t-elle.

Les ONG qui cherchent à venir en aide aux clandestins fourmillent dans le sud de l’Arizona. Rencontrée à Phoenix, Francisca Porchas travaille pour Puente, une ONG qui est parvenue en quatre ans à stopper 300 déportations. D’origine mexicaine, elle est arrivée aux Etats-Unis avec sa mère, à l’âge de 9 ans. Son père s’y était installé deux ans plus tôt, avec un visa, pour travailler dans les champs. Il est devenu clandestin en restant dans le pays après l’échéance de son sésame. «Mes parents ont fait les démarches pour être régularisés et ils ont fini par obtenir la green card (permis de séjour permanent). C’était une autre époque. Nous n’avions pas peur d’être expulsés ou arrêtés en pleine rue comme cela se fait maintenant, mais oui, mes parents étaient angoissés à chaque fois qu’ils recevaient du courrier: ils craignaient une réponse négative.»

Devenue américaine en 2006, Francisca a connu l’époque de Joe Arpaio, le «shérif le plus coriace des Etats-Unis», comme il s’en vantait lui-même, l’homme qui régnait sur le comté de Maricopa par la terreur et imposait des sous-vêtements roses aux détenus dans le seul but de les humilier. Le nom de Joe Arpaio reste aussi associé aux chaînes de prisonniers qu’il exhibait en ville, avant de les faire travailler au bord de la route en pantalons blanc et noir rayés. L’Arizona, explique Francisca avec un certain cynisme, est depuis longtemps à la pointe en matière de politique d’immigration dure.

Kidnappés par des narcos

«Pour nous, l’élection de Donald Trump n’a pas changé grand-chose, nous avions déjà tout ça! Le shérif Arpaio pratiquait déjà la chasse aux clandestins en organisant des raids. Le nouveau shérif n’a pas procédé à beaucoup de changements, à part la fermeture de Tent City, cette prison sous tente en plein désert avec des températures insupportables.» Elle ne cache pas sa déception: Paul Penzone, un démocrate qui a mis fin à vingt-trois ans de règne impitoyable, avait promis d’interdire aux agents de l’immigration de venir contrôler le statut migratoire des détenus dans les prisons. Mais il est revenu en arrière.

Francisca est une femme d’apparence plutôt timide. Mais elle bouillonne de l’intérieur. Alors quand on l’emmène sur le terrain du comportement des agents de la Border Patrol dans le désert, elle ne peut pas se retenir. «Il y a des situations terribles. Au printemps 2015, 19 migrants d’une même famille arrivés dans l’Arizona ont subi des interrogatoires extrêmement durs. Kidnappés par les narcos, ils avaient été torturés avant de pouvoir leur échapper. Des marques sur leur corps ne laissaient planer aucun doute. Certains étaient mineurs. Ils étaient terrorisés mais ont été accusés de mentir et ont ensuite été placés dans un centre de détention en attendant que leur demande d’asile soit examinée.» Elle parle du centre d’Elroy, près de Tucson. Elle y est allée plusieurs fois. «Ce n’est pas un centre pour requérants comme vous pouvez l’imaginer, mais une vraie prison.» La famille vit aujourd’hui aux Etats-Unis. Elle a pu bénéficier d’un programme de protection d’identité.

Dinah Bear, à la tête de Humane Border, une association qui elle aussi va déposer des jerrycans et réservoirs d’eau dans le désert, résume: «Construire un mur n’est pas, comme certains le prétendent, un geste humanitaire. Les migrants continueront à mourir, mais simplement différemment et ailleurs. Par exemple en tentant de passer en bateau depuis les côtes.»


Prochain épisode: De l’autre côté, le Mexique


Carnet de route: Marcela n’avait pas envie de parler d’immigration illégale

Depuis le parc de cactus, on remonte vers la petite ville d’Ajo. Dans la région, les gens ne sont pas toujours bavards, ni les journalistes bienvenus. Chez Marcela’s Cafe & Bakery, la Marcela en question, une Mexicaine, n’avait visiblement pas très envie de parler immigration illégale ce jour-là. Sa préoccupation: faire fonctionner son petit restaurant. Elle a trouvé un bon créneau: elle est la seule de la ville à offrir des petits-déjeuners. Alors plutôt que de répondre aux questions, elle file chercher le café-jus-de-chaussette pour les ouvriers latinos, aussi matinaux que nous.

Départ pour Yuma, située à la confluence du Colorado et de la rivière Gila. De l’autre côté de l’eau, le Mexique. Après avoir fait un tour en ville et tenté d’approcher le mur – le nombre de sens interdits nous fait faire des kilomètres –, on descend vers Gadsden. Là, à force de chercher à approcher la barricade, on l’a vue de très près, en empruntant, sans le remarquer tout de suite, un chemin totalement interdit. D’ailleurs, à cet endroit, le «mur» s’est arrêté sec au bout de quelques centaines de mètres. Plus rien. Ou plutôt si: du sable, des ronces et des pierres. Plus loin, la barricade se dédouble. A un endroit, elle jouxte une place de jeux, qui semble presque laissée à l’abandon.

On décide un peu plus tard de poursuivre l’aventure jusqu’à San Diego, où la «palissade» se jette dans le Pacifique. La route est presque droite. On traverse le désert de Yuha, des montagnes rocheuses, des réserves amérindiennes, des champs d’éoliennes et des parcs de panneaux solaires. Avec un petit crochet par Calexico – contraction de California et Mexico – pour avaler deux, trois tacos. En face, son pendant, Mexicali, mariage entre Mexico et California. A Calexico, on a beau être encore aux Etats-Unis, l’espagnol domine très clairement. Dans la petite gargote choisie pour midi, l’atmosphère est étrange. Les clients ont tous des visages tristes et boursouflés.