Puisque l’épidémie coûte trop cher au budget, faisons en sorte qu’elle se résorbe d’elle-même, semble avoir décidé le Ministère russe de la santé. Environ un millier de malades du sida vont perdre le 1er août l’accès au traitement antirétroviral.

Les autorités ont annoncé mardi qu’elles sabraient le budget versé au Centre fédéral russe de lutte contre le sida, qui soigne gratuitement 1200 patients atteints de la maladie. Elles encouragent ces patients à se tourner vers des dispensaires moscovites.

Le hic, c’est que l’immense majorité de ces malades ne sont pas «enregistrés» à Moscou et ne peuvent donc recevoir des soins que dans un établissement fédéral. C’est le résultat de la politique municipale discriminant les provinciaux vivant à Moscou et qui sont privés de la plupart des aides sociales.

Le Ministère de la santé est parfaitement au courant de ce problème, et semble cibler le Centre fédéral russe de lutte contre le sida à cause des critiques acerbes de son directeur Vadim Pokrovsky à l’encontre de la politique gouvernementale. «Il est vraiment étrange de priver de médicaments une organisation qui travaille sur les méthodologies thérapeutiques contre le sida depuis 30 ans», réagit Pokrovsky.

Les malades moscovites ne sont pas les seuls à être victimes de décisions bureaucratiques douteuses. Depuis deux ans, l’accès des provinciaux aux traitements onéreux de cette maladie a été compliqué par la dévaluation du rouble et par des ruptures de livraisons dues à des changements intempestifs de réglementation.

La fidélité et rien d’autre

Ces problèmes ne sont sans doute pas étrangers à l’explosion de la mortalité constatée en 2016 chez les malades du sida (+18%). Moins d’un tiers des personnes diagnostiquées avec la maladie reçoivent un traitement antirétroviral.

Selon le Centre fédéral russe de lutte contre le sida, le nombre des infections a crû annuellement de 10% durant les cinq dernières années. 871 000 Russes sont officiellement enregistrés comme porteurs du VIH, mais Vadim Pokrovsky estime que le chiffre véritable est de 1,4 million d’individus. L’incapacité des autorités à coordonner une politique de prévention et la négligence de problèmes sociaux (drogue, discrimination, conservatisme) aboutissent à une situation que Pokrovsky juge «catastrophique».

Le déni de l’épidémie trouve des justifications dans des cercles intellectuels ultra-conservateurs. Le RISS, un groupe d’experts dirigé par un proche du président Poutine, a publié en mai 2016 une étude concluant que «le problème du sida fait partie d’une guerre informationnelle contre la Russie». L’un des coauteurs de l’étude, Igor Beloborodov, estime que le préservatif aggrave plus l’épidémie qu’il ne la combat, car pour lui «l’industrie de la contraception encourage les mineurs à pratiquer le sexe parce qu’elle a intérêt à vendre ses produits». C’est exactement la position que défend l’Eglise orthodoxe. Depuis plusieurs années, les campagnes publiques de prévention clament que «seule la fidélité absolue protège contre le sida». Les médias officiels parlent peu de l’épidémie, ou se félicitent de ce que «d’anciennes mutations génétiques aident les Russes à lui résister».