Police

Moscou opte pour la surveillance totale à la chinoise

La mairie de la capitale russe suit en temps réel les déplacements de tous ses administrés grâce à leur téléphone portable. Couplés avec la reconnaissance faciale dans l’espace public, ces outils dessinent un avenir inquiétant

A Moscou, il n’est plus possible d’échapper aux yeux des autorités. On savait déjà que les technologies de reconnaissance faciale fonctionnaient massivement dans les lieux publics. Lundi, le quotidien Vedomosti a révélé que la municipalité de la capitale pistait en temps réel les déplacements de plus de dix millions de Moscovites grâce à leur téléphone portable depuis… 2015. La mairie de Moscou a ainsi dépensé près de 8 milliards de francs pour acheter aux opérateurs mobiles russes les données de localisation de leurs abonnés. Il s’agit officiellement de perfectionner l’infrastructure de transport. Le cabinet d’experts automobiles INRIX vient de classer Moscou en tête des villes les plus encombrées du monde dans son rapport 2018 publié la semaine dernière. Les conducteurs moscovites passent en moyenne 210 heures par an dans les bouchons, contre 156 pour les Zurichois.

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Les données fournies par les opérateurs mobiles distinguent précisément le nombre de personnes circulant en métro ou en voiture, quand et pendant combien de temps les gens se déplacent pour se rendre au travail. Ces informations aident les autorités à identifier les goulots d’étranglement et les besoins pour ajuster et planifier les transports publics. En principe, ces données sont impersonnelles et la précision de la localisation n’est que de 500 mètres. Mais pour acquérir une carte SIM en Russie (utilisée pour la géolocalisation), il faut décliner son identité et fournir une preuve de domicile. Or, il n’existe aucun mécanisme de surveillance indépendant sur l’utilisation qui est faite des données personnelles des Russes par les autorités. Il n’est pas impensable que ces données soient revendues par des fonctionnaires véreux à des entreprises privées à des fins publicitaires ou politiques. D’innombrables bases de données issues des administrations russes sont en vente sur le darknet.

174 000 caméras pour scruter les espaces publics 

Le développement phénoménal de la reconnaissance faciale à Moscou nourrit les mêmes craintes. 174 000 caméras de surveillance scrutent les espaces publics, le métro et les gares moscovites. Ce serait aujourd’hui le plus grand circuit vidéo fermé du monde. L’énorme masse des informations collectées est comparée en temps réel avec la base de données du Ministère de l’intérieur. Moscou a également testé le système de reconnaissance faciale sur les 850 000 supporters étrangers venus assister à la Coupe du monde de football l’été dernier. Ce gigantesque brassage a permis aux développeurs de perfectionner leurs outils de reconnaissance et de pistage.

Les capacités technologiques municipales limiteraient pour l’instant à cinq jours la conservation des enregistrements, ce qui mettrait à la disposition des policiers environ 20 millions d’heures d’enregistrement à tout moment. La police reste discrète sur les résultats opérationnels de cette surveillance. A peine une dizaine d’arrestations ont été divulguées au public. Cela n’a pas empêché le maire de Moscou, Sergueï Sobianine, d’annoncer en janvier sur sa page personnelle du réseau social VKontakte: «Ça va être cool! Les criminels vont déguerpir de Moscou et ne pourront plus se cacher chez nous.»

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Mais les policiers et les responsables politiques ne sont pas les seuls bénéficiaires de cette surveillance en voie d’être privatisée. Banquiers et huissiers se délectent. Big Brother travaille pour eux depuis janvier à traquer les individus endettés. «Nous pouvons désormais suivre les déplacements des personnes endettées», s’est félicité fin février l’huissier en chef de Moscou, Sergueï Zamorodskikh, auprès de l’agence Tass. 1500 personnes endettées sont déjà traquées de la sorte. Leur nombre va rapidement croître, car le nombre de crédits non performants contractés par des personnes physiques a explosé de 46% l’année dernière. De leur côté, toutes les écoles russes devraient utiliser la reconnaissance faciale d’ici à 2024. Cet énorme effort fait partie d’un vaste plan de «numérisation de l’économie» décrété cause nationale l’année dernière par le président Vladimir Poutine.

A l'échelle chinoise 

D’autres villes européennes utilisent également la reconnaissance faciale, mais à une échelle beaucoup plus petite (aéroports de Zurich et de Paris) ou durant des manifestations limitées dans le temps (Londres, Hambourg, Nice). Avec ses 15 millions d’habitants, Moscou fonctionne à l’échelle chinoise et paraît tentée par la dimension du contrôle social. Avec des notes plus chaotiques, car des sites comme Searchface.ru permettent à tout un chacun de s’y essayer à la reconnaissance faciale, pour trouver un sosie ou une personne perdue de vue. Il suffit de charger une photographie dans la gigantesque base de données du réseau social VKontakte, qui dénombre 500 millions de comptes. L’efficacité du logiciel est redoutable et aboutit à la reconnaissance faciale de tous par tous. Avec le cyberharcèlement, la surveillance généralisée dans la rue a de beaux jours devant elle.

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