Moscou relance les pourparlers syriens

Moyen-Orient Après l’échec de Genève 2,la diplomatie russe a le dossier syrien en main

Une rencontre prévue fin janvier à Moscou

La date n’a pas encore été rendue publique, mais les invitations sont déjà parties. A compter du 26 janvier prochain, Moscou accueillera des délégations de l’opposition et du régime syriens pour essayer de ressusciter un dialogue rompu par l’échec de Genève 2, en février 2014, et relégué aux oubliettes par la montée en puissance de l’Etat islamique. Il s’agit de «lancer des contacts préliminaires pour la reprise du dialogue entre le gouvernement syrien et les différentes fractions de l’opposition syrienne», précise, selon des sources concordantes, l’invitation transmise à 29 opposants, issus de différents mouvements. Contacté, le Ministère russe des affaires étrangères n’était pas en mesure, vendredi, de confirmer ces informations au Temps.

Selon le canevas ébauché par Moscou, un soutien indéfectible de Bachar el-Assad depuis le début de la guerre civile, cette rencontre se déroulera en deux temps: après leur arrivée dans la capitale russe le 26, les composantes de l’opposition se réuniront entre elles. Elles seront rejointes au bout d’un jour ou deux par une délégation du régime syrien, menée par le ministre des Affaires étrangères, Walid Mouallem. Ces discussions, que les Russes souhaitent «informelles», se dérouleront en dehors de tout cadre multilatéral: aucun des autres pays «amis» de l’opposition ou alliés du régime syrien ne devrait être convié. «Les Américains ne sont pas mêlés aux discussions. Mais ils nous ont fait savoir qu’ils n’étaient pas contre», confie un opposant.

La présence de Staffan de Mistura, l’émissaire onusien pour la Syrie, accaparé depuis la fin d’octobre par la négociation d’un gel des combats à Alep, n’est pas encore acquise. «Il s’agit d’une initiative russe, nous n’avons pas été impliqués. Toute initiative visant à encourager le processus de paix nous semble la bienvenue», commente Juliette Touma, sa porte-parole. Aucune suite à cette rencontre, si elle devait s’avérer fructueuse, n’est pour l’heure arrêtée. Différentes options sont envisageables, y compris le lancement d’une nouvelle conférence sur la Syrie à Genève. La délégation gouvernementale, qui pourrait proposer de rapatrier les discussions en Syrie, devrait essuyer un refus.

La diplomatie russe est à la manœuvre depuis des semaines pour mettre sur pied cette rencontre qui lui confère dorénavant la haute main sur le dossier syrien. Si l’initiative n’est pas sans risque d’échec, elle intervient à point nommé pour redorer un blason russe terni par la crise ukrainienne et les perspectives alarmantes de l’économie nationale.

C’est en particulier le vice-ministre des Affaires étrangères, Mikhaïl Bogdanov, excellent connaisseur du Moyen-Orient, arabophone et réputé fin psychologue, qui mène la danse. L’initiative russe a commencé à prendre corps lorsque Mouaz al-Khatib s’est rendu à Moscou début novembre, alors que l’idée de pourparlers était au point mort. Cette figure historique de la contestation en Syrie, réfugié au Qatar et ancien président de la Coalition nationale syrienne (CNS), n’a jamais cessé de prôner une approche négociée. «J’ai toujours cru en une solution politique, déclarait-il au Temps à Doha au printemps passé. Bien sûr, les Syriens ont tous les droits de se défendre. Mais je ne pense pas que des armes puissent nous aider.» Dans la capitale russe, il a notamment esquissé avec le ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, la possibilité d’un «Genève 3». Début décembre, Walid Mouallem prenait à son tour le chemin de Moscou. Mikhaïl Bogdanov s’est pour sa part rendu en Turquie, pour y rencontrer des représentants de l’opposition, avant de se rendre à Damas pour s’entretenir avec Bachar el-Assad. Peu d’informations avaient filtré de ce ballet diplomatique.

A Genève 2, la CNS s’était imposée comme unique représentante de l’opposition. L’approche russe lui a fait perdre son ascendant. Ses représentants conviés à Moscou (pour l’heure deux Kurdes, un chrétien et deux musulmans) devront partager leurs bancs avec d’autres opposants, de l’intérieur ou en exil, dont ceux du Courant de la construction de l’Etat, du Front du changement et de la libération ou du Comité de coordination national pour un changement démocratique. Après s’être déjà rencontrées au Caire la semaine passée, où elles ont élaboré le brouillon d’un projet de concertation, ces différentes formations devaient se retrouver à Dubaï, puis à nouveau au Caire mi-janvier. Elles s’efforceront d’y affiner une base commune aux pourparlers de Moscou. Quatre des personnalités invitées par les Russes, jugées trop proches du régime de Damas, ne devraient, elles, pas être associées à ces préparatifs.

Formellement, aucun de ces blocs n’a encore accepté les invitations russes. D’autant qu’à leur grand dépit, elles ont été nominativement adressées et non pas transmises aux organisations elles-mêmes, donnant l’impression que Moscou triait à sa guise les opposants. «Nos organisations sont directement concernées en tant que telles. Cela n’est pas conforme au communiqué de Genève 1 [élaboré le 30 juin 2012 sous l’égide de Kofi Annan, ndlr] qui prévoit d’associer l’ensemble des composantes syriennes, au sens organisationnel et non pas individuel», commente Haytham Manna, du Comité de coordination national pour un changement démocratique, convié à Moscou.

Plusieurs voix de l’opposition comptent aussi profiter de l’occasion pour demander à Moscou de faire pression afin d’obtenir la sortie de prison de quatre militants politiques arrêtés ces dernières années en Syrie. Abdelaziz al-Khayer, Raja al-Nacer, Louay Hussein et Gabriel Gawrieh sont jugés incontournables dans le contexte des pourparlers à venir en raison de leur engagement non violent et non confessionnel. «Ce sont tous des pacifiques. J’en appelle à la Russie pour qu’elle obtienne leur libération», insiste Abdul Ahad Astephoa, chargé des Affaires externes au sein de la CNS, et qui a reçu l’invitation russe.

D’après Haytham Manna, malgré ses «points faibles», l’initiative russe a déjà eu le mérite de «rouvrir un débat très large au sein du régime et de l’opposition sur la nécessité d’une solution politique». Il poursuit: «En tant que responsables de l’opposition, nous devons tout faire pour que Moscou ne se traduise pas par un échec. La Syrie n’a pas besoin de plus de désespoir. Il n’engendre qu’extrémisme et émigration.»

La Russie est incontournable, concède pour sa part Abdul Ahad Astephoa. «Mais elle a toujours été un allié très engagé du régime dans le conflit syrien, dit-il. Si nous parvenons à trouver un terrain d’entente avec les Russes, pourquoi pas. Toute idée de plan qui a pour but de diminuer la souffrance du peuple syrien est bonne à saisir. Mais nous continuerons de défendre notre ligne, celle de la légitimité du protocole de Genève 1 et des résolutions du Conseil de sécurité sur la Syrie.»

Conformément à ce communiqué, la mise en place d’un organe de gouvernement transitoire, impliquant le retrait de Bachar el-Assad, reste une condition intangible aux yeux de nombreux opposants. Or la diplomatie russe semble avoir posé comme principe que la rencontre de janvier ne devait s’assujettir d’aucune condition. Un préalable qui s’annonce déjà comme un obstacle.

Pour l’ONU, «toute initiative visant à encourager

le processus de paix [est] la bienvenue»