Ni l'Alliance atlantique (OTAN), ni l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) n'ont réagi immédiatement à la nouvelle doctrine militaire russe, adoptée vendredi par le Conseil de sécurité du Kremlin. Elle permet à la Russie «de déclencher la première une frappe nucléaire et d'utiliser toutes les forces, y compris nucléaires, au cas où tous les autres moyens sont épuisés ou se sont révélés inefficaces pour assurer la sécurité nationale». L'Europe et les Etats-Unis s'étaient montrés pourtant très alarmés en février lorsque des fuites faisaient état du durcissement de la politique militaire de Moscou. Les autorités russes avaient alors promis de faire baisser la tension.

«Depuis février, nos experts ont effectivement affiné le document», a déclaré le président russe, Vladimir Poutine, qui s'apprêtait dès vendredi à ratifier la décision du Conseil de sécurité. Les Russes font aussi ressortir que leur doctrine nucléaire par rapport à la première frappe n'est pas différente de celle de l'Alliance atlantique. Le premier face-à-face entre ministres occidentaux de la Défense et leur homologue russe est prévu pour le mois prochain dans le cadre du Conseil de partenariat OTAN-Russie.

«Le président Poutine veut absolument démontrer qu'il est à la tête d'une puissance nucléaire et veut qu'on le traite comme tel, analyse Albert Stahel, professeur en stratégie militaire à l'Université de Zurich. Il veut surtout démontrer aux Etats-Unis qu'il n'entend pas accepter leur violation du traité antimissiles (ABM) de 1972.» En effet, Washington voudrait le modifier pour permettre le déploiement d'un nouveau système de défense antimissiles. Le Kremlin s'y oppose fermement et estime que toute violation d'ABM remettrait en cause tous les accords de désarmement nucléaire. Cette pomme de discorde devrait être discutée en priorité les 4 et 5 juin prochains lors de la rencontre entre Bill Clinton et Vladimir Poutine à Moscou.

Pour Albert Stahel, en faisant la démonstration de sa puissance nucléaire, le président russe tente aussi de rassurer ses généraux, qui ne toléreraient pas l'idée d'une armée russe affaiblie. «Pour le moment, Moscou ne dispose pas de moyens pour moderniser ses armes conventionnelles et se rabat donc sur le nucléaire», explique-t-il encore. Il rappelle que les militaires russes n'ont toujours pas digéré l'humiliation subie lors de la guerre au Kosovo face à l'Alliance atlantique. Cette nouvelle stratégie serait aussi une réaction à l'OTAN qui cherche à s'étendre en Europe de l'Est. «La nouvelle doctrine doit leur procurer un sentiment de puissance retrouvée», estime l'expert zurichois. Du reste, elle autorise l'Etat à recourir à l'arme nucléaire même à l'intérieur de la Russie, comme en Tchétchénie par exemple.

«Faire pression sur Washington»

Mais paradoxalement, si la nouvelle doctrine militaire russe représente un net durcissement de ses relations avec l'Occident, une autre décision adoptée vendredi démontre sa bonne volonté en matière de désarmement: la Douma (Chambre basse du parlement) a ratifié à une large majorité vendredi le Traité sur l'interdiction totale des essais nucléaires (CTBT). Conclu en 1996, le CTBT a été signé par 154 Etats, mais ratifié seulement par 27 des 44 pays dotés d'une capacité nucléaire. Des sept puissances déclarées, seules la France, la Grande-Bretagne et à présent la Russie ont formellement accepté de ne plus tester des armes nucléaires. Les Etats-Unis, eux, sont montrés du doigt, le Sénat dominé par les républicains ayant rejeté en octobre le CTBT contre la volonté du président démocrate Bill Clinton. A Moscou, le chef de la Commission parlementaire des affaires étrangères, Dimitri Rogozine, estime que la «bonne volonté russe devrait maintenant pousser les Européens à faire pression sur Washington».

Ce vote de la Douma est intervenu moins d'une semaine après la ratification du Traité des désarmements nucléaires START II, qui prévoit la limitation de l'armement nucléaire à 3000 ogives pour les Etats-Unis et 3500 pour la Russie. Cet accord avait été signé en 1993 par Boris Eltsine mais le parlement russe avait toujours refusé de le ratifier.

«Tout en voulant être dans une position de force par rapport aux Etats-Unis, la Russie veut aussi démontrer qu'elle est un pays normal et tout à fait prêt à signer et respecter des accords internationaux», conclut Albert Stahel.