Dopage d’Etat

Moscou peut souffler, le CIO abandonne l'«option nucléaire»

Le CIO écarte une sanction collective contre les sportifs russes malgré un dopage d’Etat avéré. Retour sur un feuilleton politico-sportif qui n’est de loin pas terminé

«Je sais que cela ne va pas forcément plaire à tout le monde, mais il faut bien voir que nous avions très peu de temps pour décider.» Dimanche, l’Allemand Thomas Bach s’excusait presque auprès des journalistes l’interpellant des quatre coins du monde par conférence téléphonique pour justifier la décision de la Commission exécutive du Comité international olympique (CIO) qu’il préside. Après des semaines de suspens d’un incroyable feuilleton politico-sportif, la principale instance du sport mondial devait trancher sur le sort des athlètes russes: pouvaient-ils ou non participer aux JO de Rio qui débutent dans moins de deux semaines? La réponse est oui. Mais sous haute surveillance.

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Système inédit

En début de semaine dernière, le rapport d’enquête du professeur de droit Richard McLaren, commandité par l’Agence mondiale antidopage (AMA), avait fait l’effet d’une bombe. Il confirmait, presque point par point, les accusations de Grigory Rodchenko, ancien responsable des laboratoires russes de lutte contre le dopage qui témoignait, début mai, dans le New York Times, d’un dopage d’Etat généralisé dans son pays.

Sa description du laboratoire d’analyse de prélèvement d’urine des athlètes durant les Jeux olympiques d’hiver de Sotchi, en 2014, est particulièrement accablante. On y apprend que les meilleurs spécialistes russes de la lutte antidopage avaient mis au point un système de fraude totalement inédit sous la direction du Ministère des sports et avec la complicité des services secrets (FSB). Grigory Rodchenko a non seulement élaboré un dopant nouveau, il a ensuite participé à sa dissimulation aux yeux des experts internationaux. Son cocktail dopant, surnommé «duchesse» et composé de trois stéroïdes anabolisants (méténolone, trenbolone et oxandrolone) était dilué dans du whisky pour les hommes et du Martini pour les femmes afin d’améliorer son effet.

Tous les sports concernés

A Sotchi, où les sportifs russes remportèrent le plus grand nombre de médailles, Grigory Rodchenko transmettait les bouteilles contenant les prélèvements d’urine d’athlètes russes dopés à travers une paroi escamotable du laboratoire d’analyse vers une pièce adjacente où des agents du FSB substituaient l’urine «sale» par de l’urine «propre». «Je suis arrivé à la conclusion que les allégations de Rodchenkov sont crédibles au-delà de tout doute raisonnable», a conclu Richard MacLaren renforçant ainsi de l’«option nucléaire», à savoir l’exclusion de l’ensemble des sportifs russes des JO de Rio.

Le rapport McLaren sur Sotchi fait suite à une première enquête de l’AMA sur l’athlétisme russe qui avait conclu, en novembre dernier, a un dopage organisé et à un système de dissimulation généralisé dans ce sport. Cette enquête avait été déclenchée à la suite des accusations de l’athlète russe Yulia Stepanova, relayées par la télévision publique allemande en 2014. L’Association des fédérations internationales d’athlétisme (IAAF) avait alors suspendu la Fédération russe d’athlétisme. Les nouvelles révélations de Richard McLaren évoquent vingt sports. Dimanche, le CIO disait que tous les sports sont désormais concernés.

Présumés coupables

Après les athlètes, l’ensemble des sportifs russes allaient-ils être suspendus? Ce scénario semblait se renforcer jeudi dernier après le verdict du Tribunal arbitral du sport, à Lausanne. Ce dernier a refusé le recours des instances sportives russes et de soixante-huit athlètes contre l’IAAF. Mais c’était au CIO de trancher en dernier lieu. Celui-ci a renoncé à une punition collective, qui aurait consisté en une suspension du Comité russe olympique, «en vertu des principes de justice naturelle et au droit à la justice individuelle». Thomas Bach explique que c’est aux Fédérations sportives internationales de faire le tri en étroite collaboration avec l’AMA.

Les sportifs russes peuvent donc participer à Rio mais sous plusieurs conditions: leur candidature doit être validée par la Fédération internationale de leur sport et non pas leur fédération nationale; ils sont présumés coupables de dopage, à eux de faire la preuve de leur «propreté»; tout sportif convaincu de dopage par le passé est exclu, même s’il a déjà purgé sa peine.

Lanceur d’alerte exclu

Yulia Stepanova, considérée comme une héroïne par les lanceurs d’alerte et une traîtresse à la patrie par Moscou, a pour sa part été exclue. Elle s’est dopée durant cinq ans et n’a dénoncé ses instances sportives qu’après avoir été testée positivement. Elle ne pouvait donc pas échapper à la sanction. Elle et son mari se sont réfugiés au Canada après avoir fui en Allemagne en 2014. Gregory Rodchenkov a également fui aux Etats-Unis disant craindre pour sa vie. Deux de ses collègues sont décédés en février dernier, selon le «New York Times».

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Ces dernières semaines, les autorités russes ont alterné le chaud et le froid. D’un côté, le Kremlin et la presse ont dénoncé l’instrumentalisation politique des instances internationales du sport. Le ministre russe des sports Vitali Moutko – visé dans le rapport McLaren et interdit de Rio – parle d’un retour à la guerre froide. Vladimir Poutine a évoqué le risque d’un schisme si une sanction collective visait les sportifs de son pays. D’un autre côté, Moscou a joué l’apaisement en affirmant vouloir tenir compte des conclusions de l’AMA et en suspendant les personnes mises en cause par McLaren (le vice-ministre des sports a été limogé).

Quinze médaillés de Sotchi dopés

«Après la fin de la Guerre froide, le sport était un peu passé au second plan comme élément de puissance des nations, souligne Carole Gomez, spécialiste de l’impact du sport dans les relations internationales à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) à Paris. On assiste depuis les JO de Pékin à son grand retour dans une logique de soft power.» Selon Gregory Rodchenkov, c’est après l’échec des sportifs russes aux JO d’hiver de Vancouver, en 2010, que Vladimir Poutine aurait donné des directives pour assurer le succès des JO de Sotchi qui devaient souligner le retour de la Russie comme grande puissance sur la scène internationale. Avec 33 médailles, la Russie avait fait un grand bond en avant pour prendre la tête du nombre de titres olympiques. Aujourd’hui Rodchenkov affirme qu’au moins quinze médaillés étaient dopés.

Nous n’avons jamais mis en doute les conclusions de McLaren, bien au contraire.

Une partie des médias russes a pour sa part tenté de jeter le discrédit non seulement sur les lanceurs d’alerte russes, mais également sur les responsables des instances sportives internationales et de l’AMA. Ainsi, l’IAAF serait devenue hostile à la Russie depuis la nomination à sa présidence du Britannique Sebastian Coe. Russia Today, le média d’Etat qui diffuse à l’étranger, a dénoncé la partialité du rapport McLaren en faisant croire que la société suisse qui produit les bouteilles de prélèvement d’urine pour les laboratoires antidopage remettait en cause ses conclusions.

Le porte-parole de Berlinger, société basée dans le canton de Saint-Gall, Hans Klaus, dément formellement: «Nous n’avons jamais mis en doute les conclusions de McLaren, bien au contraire». La société cherche à présent à en savoir plus sur la façon dont le FSB a pu trafiquer ses bouteilles dont les scellés sont réputés inviolables et «certifiés par les autorités suisses».

Soulagement à Moscou

«Si dès le départ, dès l’installation du bâtiment abritant le laboratoire antidopage de Sotchi, il y avait un projet prémédité, la manipulation des bouteilles d’urines comme décrite dans le rapport McLaren est crédible», témoigne Martial Saugy, directeur du Centre de recherche et d’expertise en sciences antidopage de l’Université de Lausanne qui connaît bien Grigory Rodchenkov et était présent à Sotchi comme expert international.

Dimanche soir, après l’annonce du CIO, les autorités russes étaient soulagées. Vitali Moutko se disait reconnaissant envers une «décision objective». Cette décision est «adoptée dans l’intérêt du monde sportif pour l’unité de la famille olympique», a-t-il déclaré en assurant que la majorité des sportifs russes iraient à Rio. L’affaire est toutefois loin d’être terminée. Le CIO a mandaté McLaren pour poursuivre son enquête et l’AMA a déjà prévenu que des sanctions pourraient tomber après les Jeux. De quoi jeter le doute sur beaucoup de résultats à Rio.

Déception pour l’Agence mondiale antidopage

L’AMA s’est dite «déçue» dimanche par la décision du CIO. Suivre la recommandation de leur comité exécutif qui était fondée sur les résultats de l’enquête McLaren «aurait assuré une approche claire, forte et harmonisée», a déclaré son président, Craig Reedie.

«L’AMA respecte totalement l’autonomie du CIO à prendre des décisions au nom de la Charte olympique, mais l’approche adoptée et les critères décidés vont inévitablement mener à un manque d’harmonisation, à des recours potentiels et à une protection moindre des athlètes propres», a regretté le directeur général de l’AMA, Olivier Niggli. L’AMA a également regretté, comme l’Agence américaine antidopage avant elle, la décision du CIO d’exclure des JO-2016 Yuliya Stepanova.

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