L'ONG russe OVD-Info a annoncé que plus de 1377 personnes avaient été arrêtées, mardi, lors d'actions pro-Navalny dans dix villes de Russie, pour l'essentiel à Moscou (1116) et à Saint-Pétersbourg (246). Une foule de policiers casqués et des fourgons cellulaires ont été rapidement déployés dans la nuit, au pied du Kremlin, puis à d'autres endroits de la capitale. Des correspondants de l'AFP ont vu des dizaines de manifestants moscovites être frappés à coups de matraque. Des médias russes ont également publié des vidéos montrant des protestataires poursuivis par la police dans le métro, ou d'autres sortis de force d'un taxi. Des violences contre des journalistes ont également été signalées.

Un tribunal de Moscou a ordonné mardi l'emprisonnement de l'opposant russe Alexeï Navalny pour plus de deux ans, révoquant le sursis d'une précédente condamnation, une décision suivie d'un appel à manifester de ses partisans.

La juge Natalia Repnikova a indiqué que le détracteur du Kremlin devra purger trois ans et demi de prison de sa peine prononcée en 2014, moins les mois qu'il avait passés assigné à résidence cette année-là. L'avocate d'Alexeï Navalny, Olga Mikhaïlova, a indiqué que son client devrait effectuer «environ» deux ans et huit mois de prison, et qu'il fera appel.

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Violation des conditions du contrôle judiciaire

Selon la cour, il a violé les conditions du contrôle judiciaire qui accompagnait sa peine, comme cela lui était reproché dans une demande des services pénitentiaires et du parquet. Il devra donc passer deux ans et demi en détention, selon son organisation, le Fonds de lutte contre la corruption qui a appelé à une manifestation immédiate, juste au pied du Kremlin.

«Alexeï Navalny est envoyé en colonie (pénitentiaire) pour 2,5 ans. Nous nous rassemblons dans le centre de Moscou immédiatement, on vous attend sur la Place du Manège», a indiqué l'organisation sur Twitter.

Peine de prison la plus longue

Il s'agit de la peine de prison la plus longue infligée à celui qui s'est imposé en dix ans comme le principal détracteur de Vladimir Poutine. Ses précédentes détentions se comptaient en jour ou en semaines. Selon l'opposant, le pouvoir russe cherche ainsi à le faire taire et à intimider un mouvement de contestation naissant qui a vu des dizaines de milliers de Russes manifester ces deux dernières semaines.

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Alexeï Navalny avait été condamné à ce sursis en 2014 pour des détournements dans la filiale russe du groupe français Yves Rocher, via une entreprise de transport qu'il détenait avec son frère Oleg. La Cour européenne des droits de l'Homme avait dénoncé ce verdict. M. Navalny a été arrêté le 17 janvier puis incarcéré au moins jusqu'au 15 février à son retour d'Allemagne où il avait été soigné cinq mois durant des conséquences d'un empoisonnement dont il accuse le Kremlin.

Il a appelé depuis à des manifestations qui, malgré leur interdiction, ont rassemblé des dizaines de milliers de personnes en Russie les 23 et 31 janvier. Des milliers de manifestants ont été arrêtés à chaque fois. Avant le jugement mardi, la police russe, équipée de moyens anti-émeutes, a d'ailleurs été déployée en nombre dans le centre de la capitale russe, selon des journalistes de l'AFP.

Un message du chef de la diplomatie européenne

Le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell a réclamé dans un message sur son compte Twitter la «libération immédiate» d'Alexeï Navalny. «La condamnation d'Alexei Navalny va à l'encontre des engagements internationaux de la Russie en matière d'État de droit et de libertés fondamentales. Je réclame sa libération immédiate», a-t-il déclaré.

Le chef de la diplomatie européenne doit se rendre à Moscou jeudi soir pour une visite de deux jours, jusqu'au 6 février, et son déplacement est maintenu. Il a demandé à voir Alexei Navalny au cours de son séjour à Moscou et doit délivrer plusieurs «messages forts» aux autorités russes et à la société civile russe au cours de ses rencontres. Il a confié qu'il n'obtiendrait «sans doute pas» la libération d'Alexei Navalny. «Mais c'est quand les choses ne vont pas bien qu'il faut s'engager», a-t-il affirmé au cours d'un débat en visio-conférence organisé par la Fondation Schuman, un centre de réflexion européen.

Répression et incarcération dénoncées

La répression des manifestations et l'incarcération de M. Navalny ont aussi été vivement dénoncées par plusieurs autres représentants en Occident, l'UE et les Etats-Unis appelant à sa libération immédiate. Le président du Conseil européen s'est notamment exprimé. 

La commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe, Dunja Mijatovic, a estimé dans un communiqué que cette condamnation, «contraire aux obligations internationales de la Russie en matière de droits de l'homme», «défie toute crédibilité et enfreint les obligations internationales de la Russie en matière de droits de l'homme». Elle a ajouté que Navalny «n'aurait pas dû être arrêté et jugé en premier lieu parce que la condamnation pénale qui a servi de base à la peine privative de liberté d'aujourd'hui avait déjà été considérée comme arbitraire et manifestement déraisonnable par la Cour européenne des droits de l'homme» (CEDH).

En France, le président Emmanuel Macron a jugé «inacceptable» cette condamnation à près de trois ans d'emprisonnement et a appelé à la «libération immédiate» de l'opposant dans un tweet.

La chancelière allemande Angela Merkel a dénoncé cette peine de prison par le biais d'un message mis sur Twitter par son porte-parole Steffen Seibert. 

Appel du Royaume-Uni

Londres a demandé via ses canaux officiels la «libération immédiate et sans condition» de Navalny, dénonçant la décision «perverse» de la justice russe de l'emprisonner pour plus de deux ans.

«Le Royaume-Uni appelle à la libération immédiate et sans conditions d'Alexeï Navalny et de tous les manifestants pacifiques et journalistes arrêtés ces deux dernières semaines», a déclaré le chef de la diplomatie britannique Dominic Raab dans un communiqué, estimant que la décision «perverse» de la justice russe montre que le pays ne remplit pas les «engagements les plus élémentaires attendus de la part de tout membre responsable de la communauté internationale».

Le chef de la diplomatie américaine Antony Blinken s'est également exprimé: «Tout en travaillant avec la Russie pour défendre les intérêts des Etats-Unis, nous allons nous coordonner étroitement avec nos alliés et partenaires afin que la Russie rende des comptes pour n'avoir pas respecté les droits de ses citoyens».

Vu de Russie

Le Kremlin a dénoncé une ingérence dans ses affaires intérieures, qualifiant l'opposant d'escroc. 

La porte-parole de la diplomatie russe a quant à lui accusé les capitales occidentales d'être «déconnectées de la réalité» après leurs appels à libérer l'opposant Alexeï Navalny, dont l'emprisonnement pour près de trois ans a été ordonné mardi.

«Il n'y a aucune raison de s'ingérer dans les affaires d'un Etat souverain. Nous recommandons que chacun s'occupe de ses propres problèmes», a encore déclaré Maria Zakharova, lors d'une interview au média RBK, citée par les agences russes.

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