Russie

Moscou victime de ses propres hackers

Lanceurs d’alerte pour les uns, traîtres à la solde de la CIA pour les autres, un groupe de pirates arrêté récemment à Moscou disposait de relais au sommet des services secrets russes

Après le gouvernement américain, c’est au tour de Moscou de se plaindre des hackers russes. Fait remarquable, ce sont les services de sécurité russes qui sont montrés du doigt dans les deux cas. Deux hauts responsables du FSB (ex-KGB) sont accusés de haute trahison au profit des Etats-Unis, et l’enquête vient d’être confiée au contre-espionnage militaire, révélait jeudi le site d’information fontanka.ru.

Le colonel Sergueï Mikhaïlov, directeur du centre pour la sécurité de l’information au FSB et son adjoint le major Dmitri Dokoutchaïev risquent jusqu’à vingt ans de prison pour complicité avec la CIA. Au terme d’une enquête démarrée en 2015, ils ont été discrètement arrêtés début décembre, en même temps que le responsable des enquêtes de la société russe Kaspersky Laboratory (célèbre pour ses logiciels antivirus) Rouslan Stoïanov. L’affaire n’a éclaté qu’à la fin de janvier, mais les médias russes se débattent toujours avec les bribes d’informations venant des services de sécurité.

Sorte de Wikileaks russe

Trois autres personnes ont été arrêtées dans une affaire de piratage qu’une partie des médias russes estime liée aux «traîtres du FSB». Il s’agit du journaliste Vladimir Anikeïev et de deux de ses proches, Konstantin Tepliakov et Alexandre Filinov. Ils sont soupçonnés de faire partie de «Shaltaï Boltaï», sorte de Wikileaks russe baptisé du nom russe du personnage en forme d’œuf d’Alice au pays des merveilles.

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Actif depuis 2014, Shaltaï Boltaï publie des détails compromettants sur le fonctionnement très opaque de l’Etat russe. Très suivi par les journalistes, Shaltaï Boltaï s’est d’abord rendu célèbre en piratant le compte Twitter du premier ministre Dmitri Medvedev, puis en publiant les échanges d’e-mails de ce dernier avec son vice-premier ministre Arkadi Dvorkovitch. Autre fait d’arme, les hackers ont publié la correspondance de Vladislav Sourkov, responsable de l’administration présidentielle, où celui-ci apparaît chaperonnant les séparatistes prorusses au pouvoir dans l’est de l’Ukraine.

Mais quel est le lien entre le Shaltaï Boltaï et les «traîtres» du FSB? Les histoires d’espionnage sont par nature équivoques. En Russie, lorsqu’elles font surface dans les médias, c’est souvent pour discréditer un groupe d’intérêts, généralement tombé en disgrâce au Kremlin. Premier à avoir dévoilé l’arrestation de responsables du FSB, l’influent site ultra-conservateur TsarGrad.tv a accusé le colonel Mikhaïlov d’être à la solde du «camp libéral» et de vouloir nuire au président Vladimir Poutine en «préparant des manipulations au cours de l’élection présidentielle» de cette année.

Proximité avec les pirates russes

D’autres médias russes affirment que Sergueï Mikhaïlov était soit le cerveau, soit la source de Shaltaï Boltaï. De par sa fonction, le colonel était en effet au centre du jeu: à la fois chapeautant la sécurité des serveurs gouvernementaux, couvant les plus talentueux experts du piratage (souvent d’anciens pirates) et les sociétés privées spécialisées dans la cybersécurité, comme Kaspersky.

La proximité entre Mikhaïlov et les pirates russes est soulignée par les observateurs russes. En particulier à cause du passé de son adjoint et coaccusé Dmitri Dokoutchaïev. Décrit par le site republic.ru comme un ancien hacker (surnommé «Forb») ayant piraté des cartes bancaires au début des années 2000, Dokoutchaïev s’est aussi publiquement vanté d’avoir piraté un site officiel du gouvernement américain en 2004. Republic écrit que le FSB a préféré le recruter pour profiter de son expertise, plutôt que de le remettre aux mains du FBI américain.

Opérations frauduleuses

Aucun élément concret ne permet aujourd’hui d’expliquer pourquoi Sergueï Mikhaïlov et son adjoint auraient risqué leur liberté – voire leurs vies – en alimentant les fuites de Shaltaï Boltaï. Etaient-ils déçus par le régime ou guidés par des motivations pécuniaires? Une version penchant pour la seconde option est apparue jeudi dans Novaïa Gazeta. Le journal d’opposition rapporte que Mikhaïlov a été dès 2010 soupçonné d’intelligence avec les services secrets américains par le patron de la société de paiement en ligne ChronoPay, Pavel Vrublevksy. L’entrepreneur avait repéré les opérations frauduleuses de Mikhaïlov et de son adjoint sur Chronopay, auquel ils avaient un accès complet du fait de leurs fonctions au FSB. Pour faire taire Vroubelsky, le colonel Mikhaïlov l’a incriminé dans une affaire criminelle se soldant par une peine de 2 ans et demi de prison pour Vroubelsky, ternissant à jamais sa réputation. L’entrepreneur, qui a purgé sa peine, refuse désormais de parler aux médias.

Commentant cette affaire embarrassante (où le FSB aurait dû agir six ans plus tôt), le Kremlin s’est contenté de souligner que les agissements des agents doubles du FSB n’ont «rien à voir» avec le piratage des serveurs du Parti démocrate américain, qui a tant défrayé la chronique durant la présidentielle américaine. Le scandale a toutefois une utilité pour Moscou: il permet de faire passer les lanceurs d’alerte de Shaltaï Boltaï pour des complices de traîtres à la solde de l’ennemi. L’époque n’est pas à la Glasnost.

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