Communautarisme

Mosquée attaquée, risques d’attentats: Daech fait toujours peur en France

La mort d’Abou Bakr al-Baghdadi, le chef de l’Etat islamique, n’est pas du tout perçue en France comme la fin de la menace terroriste et des fractures religieuses. Au contraire. Les tirs contre une mosquée à Bayonne, lundi, montrent combien la question de l’islam y demeure inflammable

La coïncidence des faits est éloquente. Au lendemain de l’annonce de la mort, en Syrie, du leader de Daech (l’Etat islamique, EI), Abou Bakr al-Baghdadi, tué par les forces américaines, Emmanuel Macron recevait lundi matin à l’Elysée les représentants du culte musulman pour parler laïcité et lutte contre l’islam radical. Au même moment, le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner mettait en garde les forces de police. «Dans les heures à venir, assurait-il, la possible intensification de la propagande djihadiste consécutive à ce décès, appelant à des actes de vengeance, doit vous conduire à la plus extrême vigilance.»

Peu après, à Bayonne, dans le sud-ouest du pays, un tireur blessait par balles deux hommes devant la mosquée locale. Des situations sans rapport direct, mais qui témoignent du caractère toujours hautement inflammable de la place de l’islam en France, propice à des fractures exploitées par les extrémistes de tous bords dans un pays qui compte entre cinq et six millions de musulmans.

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Une «armée d’occupation»

La fusillade de la mosquée de Bayonne intervient alors que la question des discriminations envers les musulmans a resurgi en France, à l’occasion de la polémique sur le port du voile par une accompagnatrice scolaire au Conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté. A Dijon, c’est un élu du Rassemblement national (l’ex-Front national), Julien Odoul, qui avait pointé du doigt la femme voilée. Laquelle, pourtant, n’avait pas enfreint la loi. A Bayonne, c’est un ancien candidat départemental du même parti qui a fait feu.

On se souvient aussi que lors de la récente convention de la droite organisée par l’ex-députée RN Marion Maréchal Le Pen le 28  septembre, le polémiste Eric Zemmour avait tiré à vue, au micro, sur cette France où «dans la rue, les femmes voilées et les hommes en djellaba sont une propagande par le fait, une islamisation de la rue, comme les uniformes d’une armée d’occupation rappellent aux vaincus leur soumission».

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Le Rassemblement national a condamné «avec la plus grande fermeté» la fusillade de lundi. Mais comment imaginer, surtout dans un contexte de peur d’une potentielle revanche djihadiste, que ce climat s’apaise? Le président français, qui avait appelé à une «société de vigilance» après l’attentat de la Préfecture de police de Paris le 3  octobre (4 policiers tués), a de nouveau exprimé son inquiétude: «Quand le pays s’embrase, on ne me demande pas de parler de laïcité, on veut que je parle d’islam.»

L’Elysée devrait faire connaître d’ici un mois ses propositions sur le port du voile, autorisé dans l’espace public mais prohibé dans les services publics (écoles, administrations…). «Il faut que le Conseil français du culte musulman ait une parole forte sur la place du voile, les femmes, l’école. Il faut un discours clair pour ne pas laisser perdurer l’ambiguïté dont s’alimentent les radicaux», a complété lundi matin Emmanuel Macron. La veille, une manifestation contre l’islamophobie avait eu lieu à Paris où les milieux laïcs s’insurgent contre la censure des milieux académiques, après le report à l’Université Paris I d’une conférence sur les signaux faibles de radicalisation organisée par Mohamed Sifaoui, auteur de Taqiya (Ed. de l’Observatoire), un essai sur la dissimulation pratiquée par les extrémistes.

Un calendrier douloureux

Du côté de la menace terroriste, le calendrier, là encore, est très douloureux. 2020 marquera le cinquième anniversaire du massacre de Charlie Hebdo (le 7  janvier 2015), de l’attentat contre l’Hypercacher (9  janvier), puis des attentats du Bataclan et des terrasses parisiennes (13  novembre). Le premier des procès, celui de Charlie, aura lieu du 20  avril au 3  juillet 2020, et l’enquête sur les tueries du 13  novembre vient d’être bouclée.

La probabilité que des djihadistes cherchent à profiter de ce climat pour venger la mort de leur «calife», dans une République dont la laïcité est leur pire ennemi, apparaît logique: «Plus l’on se rapproche de ces dates anniversaires et du procès, plus la tension va monter. D’autant que le risque est réel de voir des djihadistes du Kurdistan, libérés ou évadés après l’invasion turque, tenter de rentrer» confirme un ancien agent du Renseignement intérieur.

Aujourd’hui, 2772 personnes sont emprisonnées en France pour radicalisation violente, dont 506 pour des accusations de terrorisme selon les «Etats de la radicalisation» (Ed. de Seuil), tout juste publiés. Environ 130 djihadistes français, combattants confirmés, étaient, avant l’intervention turque, détenus dans les prisons kurdes. Le dessinateur Riss, rédacteur en chef de Charlie Hebdo, vient de publier Une Minute quarante-neuf secondes (Ed. Actes Sud). Sa conclusion? «La violence n’a pas disparu. On l’a supportée. On l’a encaissée. On l’a absorbée. Tapie dans nos entrailles, elle attend le moment d’en sortir.»


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