Irak

A Mossoul, des civils enfin débarrassés de l’Etat islamique

Les habitants de la ville hésitent entre fuir, au risque de perdre leur maison, et rester, piégés entre les raids aériens occidentaux, les roquettes djihadistes et les assauts de l’armée régulière

Confrontés à l’avancée de l’armée irakienne, les habitants de Mossoul hésitent. Fuir vers l’arrière, c’est emprunter le chemin des réfugiés, sous la pluie, dans la boue et vers des campements de fortune, et risquer de perdre sa maison et ses biens. Rester à Mossoul, c’est demeurer plusieurs semaines sur le champ de bataille, entre voitures piégées et roquettes djihadistes, raids aériens occidentaux et soldats irakiens lancés à l’assaut de la ville.

Quelques dizaines de milliers d’habitants se sont déjà réfugiés hors de Mossoul, sur la route du Kurdistan. Certains, sans abri ou blessés dans les raids aériens et les combats, n’ont pas eu le choix. Toutefois une majorité d’habitants, encore présents après deux ans et demi de domination de l’organisation Etat islamique (EI), prennent le risque de rester dans la zone des combats. Ils tremblent mais ne fuient pas.

Ici, dans notre quartier, 90% des voisins sont restés chez eux. Une roquette a percuté un mur derrière la maison.

«Ici, dans notre quartier, 90% des voisins sont restés chez eux, raconte Abou Safa, qui vit à Al-Muharibin avec sa femme et ses deux filles. Une roquette a percuté un mur derrière la maison. Nous n’avons plus d’eau courante, et très peu de carburant pour le générateur. Nous avons peur, mais partir est une solution encore pire. Ici, nous sommes chez nous. Je ne veux pas que mes filles vivent dans un camp de réfugiés et qu’au retour nous ne retrouvions plus notre maison.»

Le risque d'un départ

Partir, depuis deux ans et demi, c’était avoir l’assurance que l’EI, en plus de voler argent et bijoux au checkpoint, réquisitionne la demeure, la voiture et tous les biens, une famille de fuyards étant considérée comme traître au califat proclamé par Abou Bakr al-Baghdadi. Aujourd’hui, partir dans les quartiers reconquis par l’armée irakienne, c’est prendre le risque que les soldats séjournent temporairement dans la maison, qu’une roquette éventre un mur, que des voleurs profitent de la situation.

«Nous sommes ravis d’être libérés de Daech [acronyme arabe de l’EI] et de l’arrivée de l’armée, témoigne A., qui souhaite garder l’anonymat. Le problème maintenant est que la ligne de front est à trois rues de chez nous et qu’il y a quotidiennement des combats et des bombardements. Nous sommes impatients que l’armée avance.»

Une armée coupable

A. est-il vraiment enchanté de cette «libération»? Pour beaucoup d’habitants de Mossoul, cœur du pays sunnite dans un Irak en guerre civile depuis une décennie, l’armée irakienne, majoritairement chiite, fut synonyme, avant la prise de Mossoul par l’EI en juin 2014, d’assassinats et de détentions arbitraires, de vols et de menaces, de corruption et d’abus de pouvoir.

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Dans certaines maisons où les soldats irakiens s’invitent, pour une fouille ou parfois juste une pause, les regards sont fuyants, la gêne est perceptible. A., lui, a le regard franc. «C’est vrai qu’à l’époque, nous avions peur de Bagdad et de son armée, mais depuis deux ans et demi nous avons vu que Daech, c’est nettement pire!»

Le soulagement, enfin

Si l’on ne peut vérifier ce qu’il se passe dans les quartiers encore contrôlés par l’EI – des rumeurs d’exécutions et de prises en otage de la population circulent sur les réseaux sociaux –, l’heure est au soulagement dans les quartiers reconquis par l’armée gouvernementale. Malgré les morts et les blessés.

«J’ai fui mon quartier, qui est encore en territoire Daech, et j’attends que l’armée le prenne pour y retourner», raconte Walid. Sa fuite fut un mélange de peur des raids aériens occidentaux et de crainte que l’EI n’entraîne toute une population dans sa déroute. Il voulait protéger son fils, Zakari, 10 ans, de cette double menace.

Les gens de Daech n’apprenaient aux enfants que le Coran et la kalachnikov.

«Daech, ce sont des fous. Je n’ai pas envoyé Zakari à l’école depuis deux ans et demi, car ils n’apprenaient aux enfants que le Coran et la kalachnikov.» «Mes copains m’ont raconté qu’ils leur apprenaient aussi à décapiter les gens», ajoute Zakari, l’air grave. Avant de se dire, l’œil pétillant, «impatient de retourner un jour à l’école». Walid approuve.

Dans la rue voisine, une longue queue se forme devant un puits. Chacun apporte son bidon. Au-delà du froid et de la pluie qui arrivent dans la vallée de Ninive, le problème majeur de la population est l’absence d’eau potable.

Les canalisations ont été détruites, soit par les raids aériens, soit par les bulldozers qui précèdent chaque colonne de l’armée irakienne et qui creusent les rues afin de hisser des talus sur les carrefours, seuls remparts contre les voitures piégées que les djihadistes envoient fréquemment à la rencontre de leurs ennemis.

Muhammed, réfugié d’un quartier encore sous le contrôle de l’EI

Dans la file, Muhammed est, comme Walid, réfugié d’un quartier encore sous le contrôle de l’EI. Il séjourne temporairement chez un ami à Al-Muharibin. «Ici, tout le monde s’entraide, en attendant que chacun retourne chez soi.» Hier dominés par le pouvoir totalitaire de l’EI, aujourd’hui pris entre deux feux, les habitants de Mossoul se disent très solidaires les uns des autres.

Muhammed aussi a fui l’EI dès que possible. «Comme j’étais chauffeur de taxi, ils me battaient à chaque fois que j’acceptais de transporter une femme non accompagnée de son mari, raconte-t-il. Mais le pire ce fut le jour où mon fils était à l’hôpital pour une opération. Le chirurgien m’a demandé d’aller moi-même chercher une poche de sang dans un autre bâtiment du quartier. J’avais trente minutes pour rapporter du sang. A une barrière, les types de Daech m’ont arrêté, car c’était l’heure de la prière. Je leur ai expliqué que mon fils attendait une transfusion. Ils n’ont rien voulu savoir et m’ont emmené chez leur chef, qui a ordonné de me battre de vingt-quatre coups de tuyau dans le dos.» Son fils a survécu à l’intervention chirurgicale, puis Muhammed a fui dès qu’il a pu.

L’officier qui contrôle le quartier, le commandant Salam Jassem Hussein, du 2e bataillon de la brigade ISOF-1 des forces spéciales irakiennes, constate que l’accueil des habitants de Mossoul est nettement meilleur que tout ce qu’il a connu par le passé en combattant contre Al-Qaida en Irak et la guérilla sunnite, puis contre l’EI.

«On nous appelait «l’armée iranienne» ou «l’armée de Maliki», l’ex-premier ministre qui restera comme le symbole d’un pouvoir gouvernemental chiite, allié de Téhéran, qui a abusé des régions sunnites en profitant de la lutte contre la guérilla puis du retrait militaire américain à partir de la fin des années 2000. «On nous appelait la «Dirty Division», aujourd’hui on nous surnomme la «Golden Division» [la division d’or]», se satisfait Salam. Il loue le professionnalisme de ses hommes. «Ils respectent les civils», affirme-t-il.

Néanmoins, un sens de l'humour

Le respect n’empêchant pas un certain sens de l’humour, une unité des forces spéciales, toujours à la recherche d’infiltrés et d’indicateurs de l’EI, frappe un matin à la porte d’une maison, dans un quartier qu’elle vient juste de conquérir.

«Qui est là?» demande une femme. «Daech, par la gloire d’Allah!» répond un soldat. Dans la cour, la femme crie sa joie, ses sœurs gloussent de plaisir. La porte s’ouvre. «Nous sommes l’armée irakienne, Madame…» annonce le soldat. Les visages se figent, puis la femme se transforme: «Oh mon Dieu merci, vous êtes enfin là! Vous comprenez bien que nos cris de joie, il y a une minute, c’était uniquement parce que nous avons si peur de ces djihadistes. Oh mon Dieu merci, vous nous libérez!»

Le crédo du commandant Salam

Le commandant Salam ne peut réprimer un sourire ironique. «Un civil, comme disait le prophète Mahomet, a pour première responsabilité de protéger sa famille, philosophe l’officier. Pour protéger ses enfants, il suit le pouvoir quel qu’il soit, Daech ou le gouvernement. Aujourd’hui, il est de notre responsabilité de protéger ces civils. Nous devons les convaincre que nous travaillons pour le bien du pays et pour leur avenir.»

Les vents mauvais qui soufflent sur l’Irak depuis longtemps n’incitent guère à la confiance. A., sincèrement heureux de l’arrivée de l’armée, coopérant avec les soldats qui squattent sa terrasse pour faire voler leur drone, n’en refuse pas moins de donner son vrai nom et d’être pris en photo. Craint-il qu’après cette défaite annoncée, l’EI ne puisse revenir à Mossoul un jour? Il lève les yeux au ciel. «Qu’ils s’appellent Al-Qaida ou Daech ou autre chose, bien sûr qu’ils reviendront… Ils sont d’ici.»

A. soupire. Sans illusions pour l’avenir, il murmure que «la guerre en Irak n’aura jamais de fin».


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