La bataille de Mossoul a vraiment commencé. C’est en tout cas ce que proclame l’armée irakienne qui est parvenue mardi dans les faubourgs de la ville du nord de l’Irak. Mais elle n’a pas encore lancé d’assaut significatif contre la capitale du califat de l’Etat islamique (Daech). En seconde ligne, d’autres forces trépignent. Les combattants kurdes et les milices chiites attendent que la bataille s’enlise pour entrer à leur tour dans la ville sunnite, où il resterait 1,2 million d’habitants. Et ensuite revendiquer leur part de la victoire annoncée sur Daech.

Ces combattants, bien plus motivés que l’armée irakienne qui avait détalé face aux djihadistes en juin 2014, tentent de montrer patte blanche. S’ils sont tenus à l’écart, c’est aussi en raison de leurs exactions passées contre la population sunnite.

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Une délégation de l’Appel de Genève, spécialisée dans la sensibilisation des groupes armés au droit international humanitaire, vient de passer deux semaines en Irak. Elle y a formé des officiers kurdes mais aussi des responsables des milices chiites. Ces dernières se sont pourtant rendues coupables de terribles exactions contre la minorité sunnite qu’elles accusent indistinctement de collaborer avec Daech.

L’ONG n’est pas dupe sur les motivations des peshmergas kurdes et des milices chiites. «Ils savent que tous les regards sont braqués sur eux, estime Nicolas Sion, le porte-parole de l’Appel de Genève. Ils ont maintenant l’opportunité d’envoyer un message fort à la population qu’ils veulent libérer.»

Boucliers humains

Les inquiétudes augmentent sur le sort des habitants de Mossoul que l’Etat islamique est soupçonné d’utiliser comme boucliers humains. Lundi matin, selon l’ONU, les djihadistes auraient tenté de déplacer en bus et en camions 25 000 personnes depuis une localité proche de Mossoul. Ces transferts ont en partie échoué, car les convois étaient survolés par des avions de la coalition internationale, menée par les Etats-Unis, qui soutient la reconquête de Mossoul.

Seules 20 000 personnes ont fui les combats depuis le début de l’opération le 17 octobre, pour la plupart à l’extérieur de la ville. Ce chiffre pourrait rapidement exploser si les civils parviennent à s’échapper.

Une armée irakienne combative?

Au sol, l’armée irakienne affirme avoir changé après la débâcle de 2014 quand elle avait abandonné la seconde ville d’Irak sans combattre. En lambeaux à cause de la politique de débaasification menée par les Américains après avoir renversé Saddam Hussein en 2003, l’armée a été profondément réorganisée ces deux dernières années par des milliers de conseillers militaires américains. Mais, quand il s’agira de reprendre Mossoul rue par rue, rien ne garantit la combativité des soldats. Ils risquent de ne pas pouvoir se passer très longtemps de leurs encombrants alliés.

Les miliciens chiites avaient répondu par milliers à l’appel de l’ayatollah Ali Sistani, la plus haute autorité chiite d’Irak, quand les djihadistes étaient aux portes de la capitale Bagdad en 2014. L’Appel de Genève se réjouit que l’ayatollah ait aussi édicté des règles de conduite au combat «très proches du droit international humanitaire».

Suffisant pour éviter le déchaînement de représailles? Les nerfs des combattants sont mis à rude épreuve, racontent les envoyés de l’Appel de Genève. «Rien qu’en une seule journée, des officiers kurdes nous ont raconté qu’ils avaient été attaqués par 17 véhicules kamikazes», relate Mehmet Balci, le responsable du programme Moyen-Orient de l’Appel de Genève. Les ceintures d’explosifs cachées sous des habits de civils sont monnaie courante, y compris portées par des enfants. Quant aux engins piégés, ils seraient fabriqués de façon industrielle à l’intérieur de Mossoul.

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Pour l’instant, l’armée irakienne et ses alliés semblent faire preuve de retenue. Mais pour combien de temps? Les principes de précaution, de proportionnalité et de distinction entre combattants et civils consacrés par les Conventions de Genève seront mis à rude épreuve par l’utilisation massive de boucliers humains. «Il ne s’agit pas seulement de gagner la bataille militaire, mais aussi de poser les premiers jalons de la réconciliation, avance Mehmet Balci. Si les atrocités continuent, elle sera impossible.»

Les reconquêtes récentes des villes sunnites de Ramadi et surtout de Falloujah n’incitent pas à l’optimisme. Exécutions sommaires, enlèvements de masse… La minorité sunnite a été la cible de crimes dignes de l’Etat islamique, alimentant l’interminable cycle de violences que connaît l’Irak depuis la chute de Saddam Hussein. «Les responsables chiites reconnaissent ces faits, même s’ils disent qu’ils sont le fait d’une minorité, relate Mehmet Balci. C’est un premier pas.»