Irak

A Mossoul, même le lion Simba et l’ours Lula étaient soupçonnés de terrorisme

Amir Khalil, un vétérinaire austro-égyptien, raconte l'évacuation rocambolesque des deux derniers animaux rescapés du zoo de Mossoul, la capitale de l'Etat islamique assiégée depuis des mois par l'armée irakienne

Vétérinaire de guerre: la profession d’Amir Khalil n’est pas commune. Sa dernière mission encore moins. Ce quinquagénaire austro-égyptien a réussi à évacuer un lion et un ours du zoo ravagé de Mossoul, la seconde ville d’Irak. L’armée irakienne y assiège les derniers djihadistes de l’Etat islamique et des dizaines de milliers de civils pris au piège.

«Peut-être que je suis fou», rigole le vétérinaire sans frontières au téléphone. Il vient de rentrer à Vienne au terme de la mission «la plus difficile» de sa carrière.  La capitale autrichienne abrite le siège de «Quatre Pattes», une association qui a aussi une antenne en Suisse et qui milite pour l’interdiction des animaux sauvages dans les cirques.

Alors que la ville irakienne est à feu et à sang, le vétérinaire défend becs et ongles le bien fondé de son action. «A Mossoul, la situation humanitaire est terrible, reconnaît-il. Chacun a perdu au moins un proche dans les combats. Les maisons sont détruites. Les gens avaient d’autres priorités que de sauver les deux derniers animaux rescapés du zoo. Nous devions nous en occuper.» Il estime le coût de l’opération à 70 000 euros. «Cela a aussi bénéficié à la population, car nous avons engagé plusieurs habitants pour nous aider et avons acheté de la nourriture sur place», plaide-t-il.

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La ville est «toujours très dangereuse»

Amir Khalil a pu atteindre la première fois Mossoul à la mi-février. Son association avait été alertée par des voisins du zoo, sur la rive gauche du Tigre qui sépare en deux Mossoul. La partie orientale de la ville a été libérée fin janvier. «Mais c’est toujours très dangereux. Il y a des snipers. Un jour, une voiture piégée a explosé non loin de nous», raconte-t-il. Les partisans de l’Etat islamique sont encore présents et chaque étranger est une cible. Le vétérinaire ne peut rester sur place que deux heures dans la journée. Il passe la nuit dans une base militaire à l’extérieur de Mossoul. Les allers-retours se font sous escorte armée.

Arrivé à l’entrée du zoo, le panneau avec les photos des animaux a été sprayé de noir, car l’Etat islamique ne tolère pas la représentation de créatures divines. «Le pire, c’était l’odeur», se souvient le vétérinaire. Avec l’intensification des combats, les cages n’avaient plus été nettoyées depuis deux mois et les animaux plus été nourris. «Les singes ont réussi à s’enfuir. Ils étaient tellement affamés qu’ils s’attaquaient aux enfants. Les autres animaux se sont entredévorés, sont morts de faim ou ont été tués par l’Etat islamique», rapporte Amir Khalil. Sur la quarantaine d’animaux, seuls subsistent le lion Simba et l’ours Lula.

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«On ne pouvait les laisser dans une zone de guerre»

Les deux derniers rescapés sont en piteux état. «Il a d’abord fallu les soigner car ils n’étaient pas transportables. Il était évident qu’on ne pouvait pas les laisser dans cette zone de guerre», explique Amir Khalil, qui est revenu avec une équipe plus fournie en mars. Il faudra plusieurs tentatives pour faire sortir Simba et Lula d’Irak. La première fois, les deux animaux sont renvoyés à Mossoul, faute des autorisations nécessaires. Le propriétaire des animaux, réfugié à Erbil, au Kurdistan irakien, donne son feu vert, de même que le gouverneur de la région de Mossoul.

Mais, peine perdue, à la seconde tentative, l’étrange convoi est bloqué à la frontière avec le Kurdistan par l’armée irakienne. Les officiers voient cette équipée avec suspicion. «Ils craignaient que les animaux aient été entraînés par l’Etat islamique. Notre cas a même occupé un général pendant deux jours, ce qui a soit-disant entraîné la suspension de l’offensive à Mossoul», se désole Amir Khalil. A moins que les militaires aient tenté de tirer profit du passage de cette cargaison inhabituelle.

L’attente se prolonge… pendant neuf jours, durant lesquels la santé de Simba et Lula se dégrade à nouveau. «C’était une véritable guerre psychologique», analyse le vétérinaire. Mardi dernier, Simba et Lula sont arrivés dans un centre de soins et réhabilitation en Jordanie, où les enclos sont bien plus vastes. Les deux bêtes sont sauves, le martyre de Mossoul se poursuit.

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