L’intifada des Egyptiens a pris un tour nouveau depuis samedi matin. Des chars et des unités de combat ont pris position dans les quartiers centraux du Caire. Autour des transporteurs de troupes blindés, où les ils stationnent avec la baïonnette au canon, certains soldats sont armés de mitrailleuses lourdes et de lance-roquettes RPG. Sur l’avenue El-Tahrir, plusieurs équipages de chars sont passés du côté des manifestants avec leurs mastodontes d’acier. Un acte de fraternisation surveillé de manière menaçante pas les hélicoptères de l’armée qui tournent dans le ciel.

Pour l’heure, la majorité des militaires semble cependant fidèle au pouvoir. Jusqu’à quand? «L’armée finira par nous rejoindre car elle vient du peuple et que les militaires ont les mêmes problèmes que nous», affirment bon nombre de manifestants, persuadés que leurs «frères en uniformes» les protégeront du pouvoir.

«Rejoignez-nous», scandaient des étudiants de l’école de commerce aux soldats postés devant le musée du Caire. Ils n’ont pas obtenu de réponse. Certes, quelques soldats leur ont souri ou ont pris la pose pour les caméras, mais la plupart ont regardé ailleurs ou ont fait semblant de ne pas les entendre.

En attendant, le centre du Caire garde les stigmates de la fureur populaire. Les bâtiments officiels incendiés ont fini de brûler sans que les pompiers interviennent, et les rues de «dowtown» sont parsemées de pierres. Les voitures circulent entre de petites barricades démantelées et des véhicules carbonisés, dont plusieurs fourgons de police aux portes tordues. En face de l’université américaine, le Mc Donald’s a été entièrement saccagé et les trottoirs sont jonchés de gravats. «C’est le vrai visage du régime, corrompu mais également violent», lâche Bassam Hassouni, un étudiant an agriculture pour lequel le départ de Moubarak «se fera dans la douleur».

La plupart des commerces et des entreprises du Caire sont restés fermés samedi. Leurs employés n’ont pas pu dormir chez eux en raison du couvre-feu imposé la veille par surprise, et parce qu’un autre a été proclamé le lendemain. En ville, les cortèges se sont reformés de manière spontanée dès les premières heures de la matinée; ils s’étiraient parfois sur plusieurs kilomètres. Contrairement aux défilés précédents, on y voyait des personnes plus âgées, ainsi que des barbus en galabieh, la robe égyptienne traditionnelle.

«Si Moubarak croit qu’on va se calmer parce qu’il a limogé son gouvernement, il se trompe», proclame Ibrahim, un jeune avocat francophone. La plupart des Egyptiens ignoraient jusqu’au nom des ministres démissionnaires, et ne font pas grand cas de leurs successeurs. «C’est tout le régime qui doit changer, en commençant par les dinosaures qui l’ont confisqué il y a trente ans, poursuit Ibrahim. Le calme ne reviendra pas tant que ces gens-là s’accrocheront à leurs privilèges.»