Il a passé la nuit dehors, il est épuisé, il ne veut, ne peut pas dormir. «J’ai peur», avoue-t-il sobrement. Hier, avec les hommes de son immeuble, Mokhtar a passé la nuit dehors, armé d’un gourdin. Sur les marches du bâtiment, des couteaux de cuisine, une matraque, un fusil de chasse. «J’ai même vu un petit vieux en robe de chambre avec une baïonnette», sourit Paul, un habitant de Garden City.

Sourire, tromper l’angoisse: depuis vendredi, et la disparition de la police des rues du Caire, les Cairotes se sont organisés en milices pour affronter l’éventuelle arrivée de bandes de pillards qui ont commencé à vandaliser des magasins et des banques du Caire. La veille, ce sont les commissariats qui ont été visés. Dans la capitale égyptienne, dix-sept ont été brûlés. Les autres ont leurs portes ouvertes, les habitants s’y hasardent, curieux, effarés devant le désordre laissé par les casseurs.

Sur la place Tahrir, la foule est restée présente, malgré le couvre-feu imposé par l’armée. Certains chars sont barrés d’inscriptions anti-Moubarak. Leurs canons sont tournés loin de la foule. A leur arrivée vendredi soir, les soldats ont été acclamés par la population, qui voit en l’armée la vraie garante des intérêts du pays. Cette armée qui n’a jamais ou presque été utilisée dans les affaires intérieures, tâche réservée à la Sécurité centrale, dont le nom et le pouvoir suffisent à faire trembler les Egyptiens, pour qui elle symbolise l’appareil répressif policier, et la liberticide loi d’urgence en vigueur depuis 30 ans. Sa suppression est l’une des demandes principales de la foule, qui réclame également la démission du parlement, élu en décembre dans des conditions rocambolesques et verrouillées à plus de 95% par le Parti national-démocrate du président Moubarak.

Sur la corniche du Nil, des barrages filtrants ont été organisés par la population, en coordination avec l’armée. Le chauffeur de taxi n’en revient pas de circuler aussi vite sur cette voie d’ordinaire bloquée en permanence par six files de voitures. Les Cairotes se terrent chez eux, vissés devant la télévision. Hésitant, il y a peu encore, à se livrer, ils sont désormais intarissables. Ceux que l’on croyait mutiques ou partie prenante du système font sauter les verrous de la peur et racontent leur ras-le-bol d’un système gangrené par le clientélisme, la corruption. «Ce n’est pas Moubarak lui-même, certes, mais il a laissé faire, et laissé profiter ceux qui ont sucé le sang de l’Egypte.»

«Nous ne voulons plus des militaires», reprend un homme. «Nous avons suffisamment de civils, intelligents, et proches des aspirations et des besoins du peuple pour faire le boulot.» Qu’on lui lance des noms, pourtant, il les balaie d’un geste de la main, que ce soit l’opposant Mohamed ElBaradei, qui a rejoint hier les manifestants place Tahrir et leur a promis de poursuivre avec eux le combat, ou le très populaire secrétaire général de la Ligue arabe, Amr Moussa, «qu’importe! Il faut quelqu’un qui réponde aux demandes basiques d’un pays démocratique et qui permette au peuple de pouvoir s’alimenter, se soigner, s’éduquer correctement.»

Mais Mokhtar le sait, désormais, ces objectifs seront difficiles à atteindre: les investisseurs étrangers risquent de déserter le pays, la bourse du Caire a plongé tout comme le tourisme, première source de revenus du pays. Et, alors que les indicateurs économiques, au beau fixe malgré la crise financière, n’empêchaient pas que 40% de la population vive avec 1,90 franc par jour, le pays risque de plonger, durablement, dans le chaos. «Nous ne voulons pas de cela. Nous voulons une transition pacifique, négociée», explique une jeune fille sur la place Tahrir. Depuis trois jours, elle campe sur cette immense esplanade, devenue le lieu emblématique de ce soulèvement. Emerveillée, elle filme avec son téléphone portable les soldats, les drapeaux, les cortèges souriants. «Liberté, liberté», scande la foule.

Dix-neuf heures, Mohamed ElBaradei prend la parole: «Ce que nous avons commencé ne fera jamais marche arrière!» Rentré jeudi en Egypte, puis assigné à résidence vendredi, le Prix Nobel de la paix s’est déjà dit prêt à assurer «une transition démocratique et pacifique». Hier, l’ensemble de l’opposition, y compris les Frères musulmans, lui a confié la tâche de négocier avec le régime, au moment où la pression internationale s’accentue sur Hosni Moubarak. Malgré les intimidations de l’armée, dont les hélicoptères et même deux avions de chasse F-16 survolaient la capitale à basse altitude, la foule était plus convaincue que jamais hier soir de pouvoir faire tomber le vieux raïs, et chantait à tue-tête: «Il va partir, on ne partira pas!»