Italie

Le Mouvement 5 étoiles mis en difficulté par l’effondrement du pont de Gênes

Les populistes, qui gouvernent le pays avec la Ligue, ont conquis le pouvoir sur un discours anti-grands travaux. Et ils se sont opposés au projet qui aurait permis de contourner le viaduc

Une tignasse blanche s’agite sur la scène, devant un hippodrome bondé. Collée au micro, la bouche gronde, tonne, fulmine. Elle cloue au pilori la Gronda, la bretelle d’autoroute envisagée comme alternative au viaduc Morandi de Gênes. «Combien d’argent dépense-t-on chaque année pour la Gronda? Il faut arrêter ces gens! Il faut les arrêter avec l’armée italienne!» s’insurge le tribun en poussant dans les aigus, avant de quitter l’estrade, furieux. «Beppe! Beppe! Beppe!» scande la foule rassemblée sur le Circo Massimo de Rome, dans l’espoir de faire revenir le fondateur du Mouvement 5 étoiles (M5S). Nous sommes en 2014; Beppe Grillo sème la colère et récolte du consensus.

Quatre ans plus tard, le M5S, allié à la Ligue (extrême droite), gouverne l’Italie. Le paysage politique de la Botte est bousculé. Ses réseaux routiers ébranlés. Une portion de plus de 200 mètres du pont Morandi s’est écroulée le mardi 14 août, précipitant dans le vide 35 voitures et plusieurs camions, selon la protection civile.

Malgré les efforts des secouristes, qui se sont jetés corps et âme dans l’amas de béton et de ferraille en contrebas du pont, le bilan n’a guère évolué mercredi: 39 morts et 16 blessés, dont neuf dans un état grave. Trois enfants de 8 à 13 ans figurent parmi les morts, de même que quatre jeunes Français, trois Chiliens et un Colombien. Le gouvernement italien a décrété l’état d’urgence pour un an à Gênes. L’effondrement du géant de béton met la ville à genoux, et le M5S dans un grand embarras.

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«Double désastre»

Difficile, après une telle tragédie, d’assumer sa proximité avec les militants qui se sont opposés au remplacement du pont Morandi. «C’est un double désastre. D’une part pour les victimes et leurs familles. De l’autre parce que, dans quelques semaines, on va nous passer à la moulinette à cause de nos batailles sur le territoire», confie un parlementaire ligure M5S au quotidien génois Il Secolo XIX.

Le M5S a surfé sur la réticence d’une partie de la société vis-à-vis des grands travaux pour asseoir sa popularité. Liés aux «No Tav» (train à grande vitesse) dans le Piémont, aux «No Inceneritore» (incinérateur) à Parme, les «grillini» ont également milité auprès des «No Gronda». «Lors de sa venue à Gênes il y a trois mois, en pleine campagne électorale, [Luigi] Di Maio [dirigeant du M5S et désormais ministre du Travail] a promis que le mouvement allait en finir avec la Gronda», rappelle le journaliste génois Massimo Minella.

En Ligurie, étroite bande de terre aux falaises abruptes, l’argument de la protection de l’environnement fait mouche, quitte à sacrifier le développement économique. Premier port du pays, durement touché par la crise, Gênes est la seule métropole du Nord où les «grillini», ultra-majoritaires en Italie méridionale, sont arrivés en tête lors des élections de mars, avec 31,2% des suffrages; urbanistiquement, politiquement, culturellement, on dirait le Sud, dirait Nino Ferrer, qui y est né.

En 2012 déjà, Giovanni Calvini, alors président des industriels de la Ligurie, tirait le signal d’alarme sur l’état du viaduc. Voici ce que lui répondait le conseiller municipal M5S Paolo Putti: «Avant d’utiliser un ton menaçant, cette personne ferait bien de se renseigner. Elle affirme que le pont Morandi s’écroulera dans dix ans, mais il peut encore tenir cent ans.» L’année suivante, le blog du M5S publiait un communiqué des «No Gronda» s’insurgeant contre «la petite fable de l’effondrement du pont Morandi». Aujourd’hui, plus de trace de ce post sur le site du parti: il a été effacé.

La réplique de Beppe Grillo

En revanche, mercredi en début d’après-midi, un article particulièrement virulent a fait son apparition sur le blog de Beppe Grillo. Dans des termes fleuris, le fondateur du M5S y réitère son hostilité aux grands travaux: le viaduc était «malade dès sa naissance», il faut mettre un terme à «la série ininterrompue d’opprobres dangereux». Quant aux «chacals qui ont transformé un métier noble [l’information] en ragot macabre», ils ne méritent qu’un «va te faire foutre de mille décibels».

La vigueur de la réplique confirme la portée de l’assaut: les «chacals» ont sérieusement atteint l’étrange créature de l’humoriste génois, qui a su prospérer grâce au web tout en condamnant une certaine forme de modernité – vaccins, viaducs, même combat. Alice Salvatore, porte-parole M5S Ligurie, n’a pas donné suite à notre demande d’entretien.

Quant aux électeurs, ils ne ménagent pas leur colère. Jusqu’à San Fruttuoso, le quartier qui a vu grandir le fondateur du M5S, où quelque chose semble s’être brisé. «Beppe Grillo? Je suis déçu», déplore Angelo, qui s’abrite de la chaleur estivale sous les frondaisons de la place Martinez. Là même où il traînait avec l’humoriste pendant leur adolescence, dans les années 1960. «Dès que Grillo est devenu connu, il a déménagé dans un quartier cossu de l’autre côté de la ville. Et avec tout ce fric, il arrive même à être pingre!»

Le retraité finit par avouer: «J’ai quand même voté pour le M5S.» Plus sévère, Giovanni en veut aux «grillini»: «Leur programme, c’est parole, parole, parole. Peut-être que si la Gronda avait été construite, on n’aurait pas eu ce drame. Là, je ne sais même pas comment je vais réussir à rentrer chez moi, toutes les routes sont bloquées.» Issu d’une famille communiste de père en fils, cet infirmier a vu beaucoup de ses proches céder aux sirènes étoilées, pour ensuite revenir sur leurs pas. «Les grillini mentent comme ils respirent. Leurs nez sont si longs qu’on aurait pu faire des ponts avec», lance-t-il.

La Ligue gagne du terrain

Au bar Mauri, l’un des rares ouverts en ce 15 août, on défie la chaleur à coups de verres de rouge. Tous deux à la retraite, Mauro et Sergio ont voté M5S pour «se débarrasser de la gauche qui a détruit la Ligurie». Ils se félicitent de l’entente entre le M5S et la Ligue. Autour du zinc, comme dans le reste du quartier San Fruttuoso, les partisans de Matteo Salvini, qui a frôlé les 20% en mars, gagnent du terrain: chômeurs, barmans ou chauffeurs de taxi louent sa «clarté» et son «énergie». L’alliance entre le mouvement populiste et le parti d’extrême droite n’a pourtant rien d’évident. Notamment lorsqu’il s’agit de projets d’infrastructures. La Ligue y voit un moyen de relancer la croissance, alors que, pour le M5S, les grands travaux sont synonymes de corruption, de dépenses exorbitantes et de dégâts environnementaux.

Le 2 août, lors d’une audience à la Chambre des députés, le ministre des Transports, Danilo Toninelli (M5S), a inclus la Gronda parmi les infrastructures dont les rénovations pourraient être annulées «si les bénéfices ne couvraient pas les coûts».

La quête des coupables

Mardi, Edoardo Rixi (Ligue), vice-ministre des Transports, a frôlé l’incident diplomatique avec son ministre lors d’une interview au site Affari Italiani: «Cette tragédie prouve que les projets d’infrastructures doivent être réalisés, on ne peut pas vivre sur ce qui a été fait il y a cinquante ans. On parle de la construction de la Gronda depuis les années 1980. Si elle avait été réalisée, on ne serait pas dans cette situation.»

Seule la quête des coupables semble mettre tout le monde d’accord. La direction d’Autostrade per l’Italia, qui gère près de la moitié des quelque 6000 kilomètres d’autoroute du pays, essuie les critiques de toutes les composantes du gouvernement. Pour Luigi Di Maio, le pont s’est écroulé «parce que la maintenance n’a pas été faite, a dénoncé le chef de file du M5S. Pendant des années, on a dit que faire gérer les autoroutes par des privés était mieux que par l’Etat. Maintenant, on a l’un des plus grands concessionnaires européens qui nous dit que ce pont ne présentait aucun danger.» Quant au Ministère des transports, il compte révoquer dans l’immédiat la concession du tronçon de l’accident, et publier sur son site internet tous les contrats de concession en cours.

Plus offensif, Matteo Salvini a exigé une révision d’autres concessions publiques et la prison ferme pour les dirigeants responsables. Le ministre de l’Intérieur a tout de même trouvé l’occasion de se réjouir en plein drame. «Une bonne nouvelle dans une journée aussi triste, a tweeté le dirigeant. L’Aquarius ira à Malte et les immigrés à bord seront répartis entre Espagne, France, Luxembourg, Portugal et Allemagne Comme promis, pas en Italie, nous avons suffisamment donné.» Ce n’est pas parce que les ponts s’effondrent et que la coalition se fissure qu’il faut cesser, estime l’agitateur lombard, de bâtir des murs.

Voir ici: La catastrophe de Gênes en images

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