L’inscription provocante devait être visible de loin. Michelangelo Balistreri a affiché il y a quelques mois l’enseigne «Exercice libre» sur la devanture de son commerce pour indiquer qu’il refuse de payer le pizzo, l’impôt mafieux. L’été dernier, deux hommes lui réclament un prêt de 100 000 euros. Il les dénonce le jour même à la police pour tentative d’extorsion. A Bagheria, à quelques kilomètres à l’est de Palerme, les commerçants sont toujours plus nombreux à dénoncer publiquement les agissements du crime organisé.

Deux ans plus tôt, la lutte contre la mafia est le thème prégnant de la campagne électorale des municipales à Bagheria. Patrizio Cinque, le candidat du Mouvement 5 étoiles (M5S), fait sien les mots d’un journaliste sicilien assassiné: «La mafia est une montagne de m…» Il est élu au second tour avec 69% des voix pour un mandat de cinq ans. Un vent nouveau souffle sur la ville de 55 000 habitants, et dont l’administration a été dissoute à deux reprises dans les années 1990 pour association mafieuse.

Lire aussi: Beppe Grillo: «Je suis l’expression d’une colère»

Le parti du maire élu, fondé par l’humoriste Beppe Grillo il y a une dizaine d’années, avait été propulsé au rang de deuxième force politique d’Italie après les élections nationales de 2013. Il gouverne aujourd’hui dans plus d’une dizaine de villes. A l’image de son mouvement, Patrizio Cinque, 28 ans, est jeune. Et comme son mouvement, il doit faire ses preuves.

La jeunesse et l’inexpérience de Patrizio Cinque séduisent

A l’approche des élections municipales dans les principales villes de la péninsule, dimanche – mais pas à Bagheria –, les feux se sont braqués sur les maires étoilés. A Parme et à Livourne, le M5S est empêtré dans des scandales d’abus de pouvoir. Il doit décider s’il va expulser ou non ses maires. Un coup dur pour un mouvement qui ne cesse d’opposer l’honnêteté de ses membres à la corruption de ses adversaires. Le manque d’expérience des grillini est aussi régulièrement pointé du doigt.

«Il est plein de bonne volonté mais, ce faisant, il est passé dans l’illégalité.»

A Bagheria pourtant, la jeunesse et l’inexpérience de Patrizio Cinque séduisent. L’entrepreneur Michelangelo Balistreri reconnaît «l’enthousiasme et le courage» du nouveau maire. Début 2015, l’élu cède un immeuble confisqué à la mafia à Libero Futuro, association antiracket dont est membre le commerçant. Fabrizio Cinque va même jusqu’à dévoiler publiquement les noms d’habitants qu’il juge mafieux ou liés au crime organisé, sans preuves ou documents à l’appui.

Courage, mais aussi inconscience. Ainsi s’explique l’une des affaires secouant son administration. Patrizio Cinque est accusé d’avoir confié, l’an dernier, la récolte des déchets à une entreprise privée sans lancer d’appels d’offres. Jusqu’alors, le ramassage des ordures à Bagheria était géré par un consortium opérant dans plusieurs communes de la région, le Coinres. Celui-ci «est infiltré par la mafia», avait dénoncé le maire, demandant sa dissolution. «Il a voulu briser un cycle criminel, commente Michele Manna, journaliste local, directeur de Il Settimanale di Bagheria. Il est plein de bonne volonté mais, ce faisant, il est passé dans l’illégalité.»

Des accusations d'opportunisme

L’affaire est récupérée par l’opposition. Le M5S «s’est détourné de son programme initial» de transparence, dénonce Maurizio Lo Galbo, de Forza Italia, le parti de Silvio Berlusconi. «Lutter contre le gaspillage de l’argent public, mieux gérer le ramassage des déchets, reconstruire les routes, je ne pouvais que partager ses idées», regrette l’opposant après avoir accepté le poste de vice-président du conseil communal. «Il ne s’agit pas d’inexpérience, mais d’opportunisme, condamne Maurizio Lo Galbo, qui accuse aussi Patrizio Cinque de clientélisme. Il utilise les mêmes méthodes que la vieille politique.»

Les critiques et les attaques ne semblent pas atteindre le maire, qui n’a pas donné suite à nos demandes d’interview. Il se défend simplement à coup de vidéos sur Facebook. Son sourire, sa barbe et ses cheveux mi-longs cachent un «mauvais caractère, fermé et impulsif», décrivent ceux qui le fréquentent. «Son administration est impénétrable, , complète le journaliste Michele Manna. On ne sait pas ce qu’ils font.»