Il y a cette photo, puissante, d’une élégante Afro-Américaine défiant des policiers harnachés dans leur tenue antiémeute, à Bâton Rouge, en Louisiane. La scène semble s’inspirer du mouvement des droits civiques des années 1960 qui avait fait le choix, malgré d’intenses débats internes, de la non-violence. Ieshia Evans est une infirmière new-yorkaise de 28 ans et mère d’un enfant. Elle est debout, calme, imperturbable, mais déterminée. Elle incarne le mouvement «Black Lives Matter» (BLM/«La vie des Noirs compte») qui, depuis près de trois ans, dénonce de façon véhémente le racisme et les brutalités policières contre les Noirs.

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Arrêtée samedi pour avoir «obstrué une autoroute», elle a été relâchée un jour plus tard en même temps qu’une centaine d’autres activistes. L’image résume toutes les tensions et la rupture de confiance qui caractérisent les relations entre les forces de l’ordre et la communauté noire. Une partie des médias américains comparent déjà la scène à celle de «l’homme du tank» qui avait défié les chars d’assaut du pouvoir chinois au moment de la révolte de Tiananmen.

Porte-drapeau de la colère des Afro-Américains

BLM est devenu en moins de trois ans le porte-drapeau incontournable de la colère des Afro-Américains. Après que des policiers eurent tué à bout portant la semaine dernière Alton Sterling à Bâton Rouge et Philando Castile à Saint Paul dans le Minnesota, des vidéos montrant ces deux drames ont suscité des réactions outrées et provoqué des manifestations à travers tout le pays.

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Le rassemblement de Dallas, jeudi dernier, n’était pas organisé par BLM bien que le mouvement s’y soit rallié. Mais il s’est achevé dans un bain de sang: cinq policiers abattus et sept autres blessés. Pour BLM, cette tragédie comporte un danger: celui d’être associé à l’acte commis par un jeune Noir de 25 ans, ancien militaire déployé en Irak et en Afghanistan, qui voulait «tuer des policiers blancs», mais qui n’avait rien à voir avec BLM.

La riposte des policiers

Pour plusieurs républicains et syndicats de police, BLM incite à la haine des policiers. En guise de riposte, ces derniers ont créé leur propre slogan «Blue Lives Matter» en référence à leur uniforme bleu. Rudolph Giuliani, l’ex-maire républicain de New York, ne rate aucune occasion pour tenter de saper la légitimité de BLM. «Quand vous dites que seule la vie des Noirs compte, c’est fondamentalement raciste.»

Oblitérant l’histoire du pays et la persistance d’un racisme que le premier président noir des Etats-Unis n’a pas eu le pouvoir d’éradiquer à lui tout seul, Rudolph Giuliani jette de l’huile sur le feu racial. Il omet de voir les raisons qui ont pu mener à l’émergence d’un mouvement qui a rendu une certaine dignité à une minorité dont les droits ont fortement progressé avec le mouvement des droits civiques, mais qui reste confrontée à un racisme, en particulier institutionnel, qui fait encore des ravages.

Un mouvement né par accident

BLM est né un peu par accident. En apprenant en juillet 2013 l’acquittement de George Zimmerman, un vigile volontaire de Sandford en Floride, qui avait abattu Trayvon Martin, un jeune Afro-Américain de 17 ans non armé, Alicia Garza se précipita sur Facebook: «Afro-Américains, je vous aime, je nous aime. Nos vies comptent.» Son amie Patrisse Cullors enchaîna avec le hashtag #blacklivesmatter.

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Le mouvement est peu hiérarchisé, mais a déjà quarante antennes locales. C’est sa force et sa faiblesse. Plus qu’un mouvement, c’est un phénomène étroitement lié aux réseaux sociaux. Aujourd’hui, des manifestations de solidarité avec BLM ont lieu à Londres, en Allemagne, en France et aux Pays-Bas. Mais BLM est plus qu’un mouvement noir. C’est un mouvement comprenant de nombreux milléniaux rompus aux relations interraciales et qui défend les droits de la communauté LBGT. Même la très populaire Beyoncé a fait de la cause de BLM l’un de ses chevaux de bataille. Un appui considérable pour une artiste qui compte plus de 77 millions de «followers» sur Instagram.

Depuis 2013, le mouvement a déjà engrangé plusieurs succès. En fomentant une révolte contre la direction de l’Université du Missouri, il a incité son président à démissionner. Il a poussé le chef de la police de Chicago à se démettre après la diffusion d’une vidéo très controversée montrant la mort du jeune Noir Laquan McDonald criblé de seize balles tirées par la police.

Prudence d’Hillary Clinton

BLM n’est toutefois pas exempt de critiques. Quand certains de ses membres demandent de déboulonner une statue de Woodrow Wilson à Princeton en raison des déclarations racistes qu’il fit en tant que président, certains estiment que le mouvement va trop loin. Barack Obama, qui devrait tenir un discours très attendu mardi à Dallas, avait laissé entendre qu’il ne suffisait pas de protester et qu’il fallait aussi proposer.

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L’ex-président Bill Clinton a pour sa part eu un échange vif avec des activistes de BLM au sujet d’une loi anticriminalité qui avait réduit le nombre de meurtres dans les rues des villes américaines, mais qui a contribué à envoyer des dizaines de milliers de Noirs en prison. Consciente de l’importance de l’électorat afro-américain pour la présidentielle de novembre, Hillary Clinton a déjà promis de réformer le système pénal et carcéral et a exhorté les Blancs à «écouter les cris légitimes de (nos) compatriotes afro-américains».