Pari tenu. Après plus d’un an de silence, les insoumis de Téhéran ont osé reprendre, lundi, le chemin de la contestation. Rassemblés par grappes éparses – pour tenter de contourner les cordons sécuritaires déployés à travers la capitale –, ils sont plusieurs milliers à s’être déplacés, à pied ou en voiture, de la place Imam Hossein à la place Azadi (Liberté), dans l’ouest de la ville. Dans les contre-allées, à l’abri du regard des officiers de police, les plus enhardis se sont même risqués à crier quelques slogans: «Mort au dictateur!» ou encore «Libérez les prisonniers politiques!»

Une jeune femme, présente sur les lieux, raconte avoir également noté de nouveaux slogans, inspirés des révoltes du monde arabe, comme «Moubarak! Ben Ali! Nobaté Seyed Ali!» («Moubarak! Ben Ali! Au tour de Seyed Ali» – en référence à Ali Khamenei, le guide suprême). Sur d’autres images, qui nous proviennent de villes de province, on peut voir les manifestants faire le «V» de la victoire. En fin d’après-midi, les rassemblements pacifiques ont viré, dans plusieurs endroits, en accrochages entre manifestants et forces de l’ordre. Plusieurs blessés ont été signalés des deux côtés. «On s’attend à des affrontements pendant la nuit», prévenait, en fin de journée, Arash, un manifestant joint par téléphone.

Officiellement, la manifestation, lancée à l’initiative des deux principaux leaders de l’opposition, Mir Hossein Moussavi et Mehdi Karoubi, avait pour objectif de «soutenir la lutte des peuples égyptien et tunisien» contre la «dictature», en saisissant au pied de la lettre les discours anti-Moubarak du pouvoir iranien. Officieusement, il s’agissait d’une journée «test» pour la dissidence iranienne, largement fragilisée par une répression sans merci.

Interpellations

Depuis plusieurs mois, la «vague verte» née de la contestation post-électorale de juin 2009 – et dont l’activisme, via Facebook, Twitter et YouTube inspira, paradoxalement, les résistants tunisiens et égyptiens – peine à se ressaisir. L’expulsion de nombreux étudiants de l’université, l’arrestation de milliers de manifestants, la condamnation de journalistes et dissidents à de lourdes peines de prison – voire à la pendaison – ont rendu quasi impossible toute nouvelle forme de mobilisation. En fin de semaine dernière, l’étau s’était resserré d’un cran avec l’interpellation d’une vingtaine de personnes proches des ténors de l’opposition et le brouillage stratégique des programmes en persan de la chaîne britannique BBC – très regardés par les jeunes. Hier, Mir Hossein Moussavi et Mehdi Karoubi ont même été empêchés de sortir de chez eux. Craignant une contagion venant d’Egypte, les autorités avaient fait couper leurs lignes téléphoniques. Contactés sur place, plusieurs manifestants ont également fait part de leurs craintes d’être convoqués par les services de renseignement dans les jours à venir. «Mais ça valait quand même le coup d’aller manifester», précise l’un d’entre eux, qui y voit «un nouveau départ». Pourtant, il sait que les obstacles au changement sont encore très nombreux. Selon lui, on ne peut pas comparer l’Iran à l’Egypte ou encore à la Tunisie. «Les Tunisiens ont eu la chance d’avoir l’armée de leur côté. Ici, ce n’est pas le cas. Et puis, en Tunisie comme en Egypte, les couches défavorisées ont joué un grand rôle dans les manifestations. En Iran, le mouvement vert, encore très citadin, devrait en tirer des leçons pour l’avenir», dit-il.