La malaria tue environ un million de personnes par an. La firme pharmaceutique bâloise Novartis a mis au point un médicament très efficace, le Coartem. Elle s'était engagée auprès de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) à produire 10 millions de doses en 2004. Mais l'objectif ne sera pas atteint. Médecins sans Frontières (MSF) accuse la société pharmaceutique de n'avoir pas investi suffisamment d'efforts pour tenir ses engagements, «ce qui provoquera forcément une augmentation de la mortalité des enfants touchés par cette maladie». Polémique sur fond de rupture de stock, alors qu'une quarantaine de pays tropicaux, poussés à la fois par l'OMS, Novartis et les donateurs ont fait de ce médicament la pièce centrale de leur dispositif anti-malaria.

Le Coartem est un médicament dont le principe actif est tiré d'une plante cultivée presque exclusivement en Chine: l'artemisinin. Ce traitement s'est avéré remarquablement efficace pour lutter contre la malaria, alors que les autres médicaments rencontraient de plus en plus de résistances, jusqu'à 60% dans certaines régions d'Afrique contre seulement 5% pour le Coartem. Devant ce constat, l'OMS a mis le Coartem sur la liste «des médicaments essentiels» et a incité les gouvernements à adopter ce nouveau traitement. Il s'agit d'une procédure relativement lourde dans des pays pauvres qui implique notamment la formation du personnel de santé dans les zones rurales. Depuis 2001, 20 pays ont adopté le Coartem et 18 autres sont en train de le faire. Simultanément, l'OMS a passé un accord avec Novartis en 2001 qui s'engage à vendre à prix coûtant le Coartem et à augmenter sa production: 220 000 traitements en 2001, 10 millions en 2004, 60 millions en 2005.

Marché pas rentable?

Mais l'objectif de 2004 ne sera pas atteint et reste très incertain pour 2005. Novartis justifie ces retards par l'insuffisance de la production d'artemisinin en Chine due «au quadruplement de la demande». Une explication qui ne satisfait pas MSF, comme l'affirme Jean-Marie Kindermans: «Le fond du problème est ailleurs. Novartis vend le Coartem à prix coûtant (2,4 dollars le traitement). En d'autres termes, cette société ne dégage aucun profit sur ce médicament. Nous avions beau depuis plusieurs mois tirer la sonnette d'alarme devant le risque de manquer d'artemisinin sur le marché, Novartis n'y a guère prêté attention, car en réalité, elle se désintéresse de ce traitement, puisque le marché n'est pas rentable. Jamais Novartis ne se serait retrouvée dans une telle situation si ce médicament dégageait des bénéfices.»

De son côté, Novartis s'en prend à l'OMS qui a tardé à faire connaître ses besoins, alors que les paysans chinois avaient déjà effectué les semailles en 2004. Et constate que depuis la hausse du prix de la matière première, elle ne vend pas son traitement à prix coûtant, mais bien à perte. Le prix de l'artemisinin est passé de 180 à 365 dollars, voire à 455 dollars la livre entre avril et novembre 2004.

Des arguments qui ne convainquent pas Jean-Marie Kindermans pour qui, de surcroît, l'OMS «couvre» Novartis «au lieu de dénoncer l'engagement violé par la firme pharmaceutique et leurs conséquences tragiques». «C'est impossible à définir statistiquement combien d'enfants – puisque la malaria tue essentiellement des enfants – vont mourir, mais, évidemment, cette situation de pénurie se matérialisera par une augmentation de la mortalité», prévient-il. Particulièrement touchées, l'Ethiopie et la Zambie, qui ne pourront pas distribuer les quantités prévues. «D'autres traitements existent, mais ils sont beaucoup moins efficaces et provoquent des effets secondaires souvent pénibles et nous savons que beaucoup de gens interrompent le médicament avant la fin», ajoute Jean-Marie Kindermans.

Le docteur Fatoumata Nafo-Traore, en charge de la lutte contre la malaria à l'Organisation mondiale de la Santé, reconnaît que «la situation est extrêmement préoccupante. C'est vrai que les médicaments destinés à des populations sans réel pouvoir d'achat sont les parents pauvres de l'industrie pharmaceutique. C'est vrai aussi que les paysans chinois veulent dégager des profits de la culture de l'artemisinin. Confrontés à cette situation, nous essayons de créer des mécanismes financiers qui les inciteraient à augmenter leur production.» Fatoumata Nafo-Traore explique que son organisation «aimerait réunir 20 à 30 millions de dollars pour inciter les paysans chinois à produire davantage et inciter les paysans africains à cultiver cette plante, puisque les conditions climatiques s'y prêtent».

Réunion à Genève

Ces derniers jours, une réunion entre l'OMS et des intermédiaires chinois s'est tenue à Genève pour réfléchir comment sortir de la crise actuelle. Reste une réalité incontournable: poussés par l'OMS, institution phare de la communauté internationale en matière de santé publique et appuyés par Novartis et les donateurs, de nombreux pays ont adopté ou sont en train d'adopter le Coartem comme pièce maîtresse de la lutte anti-malaria. Or, il s'avère que la production n'est ni à la hauteur des objectifs affichés, ni des besoins. Selon l'OMS, l'absence d'artemisinin se fera sentir au moins jusqu'en mars 2005.