C'en est trop pour Médecins sans frontières (MSF). Le climat de «violences généralisées» qui règne en Ituri a décidé l'organisation humanitaire à sortir du bois pour se faire le «porte-parole des victimes», essentiellement civiles, des milices qui opèrent en toute impunité dans la région de Bunia, dans l'est de la République démocratique du Congo (RDC).

Lors d'une conférence de presse, jeudi à Genève, Rowan Gillies, président de MSF International, a décrit la dramatique dégradation de la situation sécuritaire qui prévaut depuis vingt mois, comme en témoignent les récents affrontements entre miliciens et soldats de la Mission des Nations unies au Congo (LT du 3.03.2005). Une dégradation qui contraint les populations civiles prises entre les combats, quand elles ne sont pas explicitement visées par les milices rivales, de fuir dans la nature où elles s'exposent à des violences encore plus terribles. «On retrouve les mêmes symptômes qui avaient mené au chaos de 2003», complète Abiy Tamrat, chef du desk d'urgence de l'organisation à Genève, qui explique que l'assistance médicale a dû être suspendue temporairement dans certaines localités de la région. «Si bien que nous ne voyons que la pointe de l'iceberg», reprend Rowan Gillies, qui rentre d'un mois comme chirurgien à l'hôpital de Bunia. Mais quelle pointe!

Françoise Duroch, chef de projet de l'organisation et spécialiste des questions de violences sexuelles, brosse un tableau d'une folle noirceur de la situation sur le terrain. «Selon les données dont nous disposons, quelque 2500 personnes victimes de viol ont été soignées dans notre hôpital entre juin 2003 et janvier 2005. Or en Afrique, on considère habituellement que pour chaque victime qui se déclare, entre 36 et 50 se taisent», détaille-t-elle. Et d'égrener les statistiques du chaos congolais: 98% de ces victimes de viol sont des femmes, mais ceux-ci touchent des gens de quelques mois à 80 ans. 77% de ces viols sont commis en réunion, et très souvent devant les autres membres de la famille, dans un contexte d'«effondrement des mécanismes de régulation des conflits qui crée un climat de totale impunité», analyse Françoise Duroch. Laquelle prévoit la «destruction du tissu social à court et moyen terme dans ce pays à forte prévalence du virus HIV».

Sans se départir de son strict rôle humanitaire, MSF entend attirer l'attention sur ce phénomène de «violences généralisées», mélange de considérations ethniques mais aussi mafieuses, dans l'espoir ténu d'exercer une pression sur les acteurs de ce sordide conflit, qu'ils soient internes ou externes. L'organisation en appelle à ces acteurs pour qu'ils «minimisent les violences contes les civils». Un appel valable aussi pour la Monuc, qui s'est défendue hier d'avoir tué des civils lors des affrontements de mardi contre des miliciens rendus responsables de la mort de neuf Casques bleus tombés dans une embuscade, le 25 février.