Une ville symbole du combat français contre le Covid 19: en s’exprimant mercredi à Mulhouse, après avoir visité l’hôpital militaire tout juste installé en renfort, Emmanuel Macron a confirmé le caractère décisif de la lutte menée par la cité alsacienne, alors que 407 personnes sont mortes dans la région Grand Est depuis le début de l’épidémie. La France compte aujourd’hui 25 233 cas de contaminations et 1331 personnes décédées.

Le président français a annoncé la mobilisation de l’armée pour une opération d’aide à la population baptisée «Résilience» et promis un plan d’investissement massif pour l’es hôpitaux publics. «Une prime exceptionnelle accompagnera la reconnaissance de l’Etat envers les soignants» a promis Emmanuel Macron qui retrouve ce jeudi, à partir de 15 heures en visioconférence, les 26 autres dirigeants des Etats membres de l’Union européenne pour un sommet largement consacré au Coronavirus.


Le haut portail paraît définitivement verrouillé. Seules trois voitures, sur le parking, attestent encore d’un semblant d’activité. Dans le quartier des Tuileries à Bourtzwiller, à la périphérie de Mulhouse, l’église évangélique charismatique, «La Porte ouverte», a, avec sa façade de béton gris percée d’étroites fenêtres, l’apparence d’une pierre tombale. Une dalle qui se referme, depuis le 24 février, sur la population de la sous-préfecture du Haut-Rhin. «C’est quand même là que tout a commencé. Rétrospectivement, ce qui a explosé ici est une bombe biologique», juge Hervé Levy, rédacteur en chef du magazine strasbourgeois Poly.

Retour en arrière: une semaine durant, à partir du 17 février, 2000 fervents fidèles ont transité ici, à quelques mètres de la vitrine du Crousty Pain où Jacqueline, la vendeuse, vit mal aujourd’hui la réputation infectée de sa ville: «Le virus n’est pas parti d’ici. Il a transité et nous a mis K.-O. On n’est pas coupables. On est des victimes.» Au même moment, de l’autre côté de la ville, un convoi de véhicules pénètre sur le parking de l’Hôpital Emile Muller. Deux images. Celle de «La Porte ouverte» déserte, figée par cette épidémie que son assemblée de croyants a contribué à propager en France, mais aussi en Suisse et en Allemagne. Et celle d’Emmanuel Macron, venu soutenir cet avant-poste de la «guerre» anti-Covid 19.

Tentes kaki, enceinte protégée, sentinelles

Le président français veut être présent sur le terrain. Il est venu saluer les militaires du service de santé des armées qui, en une semaine, ont installé sur le parking un hôpital de campagne doté d’une trentaine de lits de réanimation. Tentes kaki. Enceinte protégée. Sentinelles en faction. Juste avant, un TGV médicalisé a quitté Strasbourg, emportant une vingtaine de patients du Grand Est sinistré vers les hôpitaux du Val-de-Loire. Dix patients français avaient auparavant été évacués vers la Suisse, répartis entre Bâle-Ville (4), Bâle-Campagne (4) et le Jura (2). Mulhouse est Verdun. Le théâtre d’une bataille que le pays ne peut pas perdre.

Ce Verdun-là se bat dans le silence. Impressionnant et implacable. Une ville vide où presque tout le monde sort de chez lui masqué. Isabelle est infirmière à l’Hôpital Emile Muller. La voici, dans le train de 18h46, en route pour Colmar où l’attendent son mari et son fils. Son combat? «Tenir, explique-t-elle. C’est cela le plus important. Notre capacité de réanimation est saturée. Tous les patients que nous recevons désormais sont à prendre en charge immédiatement. Aucune de nos formations ne nous avait préparés à ça. Faire face au coronavirus, c’est s’habituer à une mort qui n’a aucun visage. Puis sortir et se dire que le virus nous guette partout, qu’il nous suit à la trace.» Karim, le chauffeur du bus qui nous descend vers la gare de Mulhouse, prête l’oreille à son récit. Il nous désigne, de loin, alors que nous restons à la distance requise, les draps blancs posés sur les façades. Poignants messages de riverains confinés. «Tenez bon», «Vous êtes nos héros», «Combattants de l’impossible». Impossible? «A Colmar comme à Mulhouse, nos pharmacies d’hôpital ont dû fabriquer elles-mêmes du gel hydroalcoolique car nous en manquions. L’armée, ça nous rassure. Eux, ils ont des moyens. Ils peuvent vraiment se battre.»

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Rue de la Justice, au centre-ville. La mairie de Mulhouse, avec ses superbes murs peints, ressemble à un navire échoué. La place de la Réunion n’a jamais aussi mal porté son nom. Personne sur ces pavés squattés, en hiver, par l’un des plus fameux marchés de Noël de l’Hexagone. L’unique son à briser le silence est celui d’une conversation, au loin, d’une habitante sur son balcon. Deuxième étage, au-dessus de la Librairie Bisey. L’intéressée nous lâche son nom, que l’on ne comprend pas. «Ici, c’est la guerre. Ils n’osent même plus dire les chiffres des morts dans les maisons de retraite. L’hôpital, c’est juste l’une des batailles. Le virus nous dévore», râle-t-elle dans son portable. A côté, un retraité, énervé de patienter devant la mal nommée pharmacie de la Victoire, nous fait signe de nous rapprocher. Lui n’a pas de masque. Nous si. «Ils ont tous peur. Vous avez peur, vous?»

Le spectacle de la pharmacie de la Victoire résume cette ville immobile. A l’intérieur, une énorme pancarte posée devant les deux comptoirs assène: «Plus de gel. Plus de masques. Plus de gants». Karima, l’une des deux préparatrices, est justement de Boutzwiller, le quartier de «La Porte ouverte». Des masques sont bien disponibles, nuance-t-elle, mais seulement pour les personnels soignants: «On se bat à mains nues. A Mulhouse, on rebâtit chaque jour notre rempart.»

Un combat aussi sournois que meurtrier

On nous avait prédit le pire. Il est bien là, mais différent de ce que l’on attendait. La région du Grand Est n’a pas craqué. L’administration est solide. La collaboration entre hôpitaux donne de bons résultats. La digue française tient bon. A quelques kilomètres, la frontière avec la Suisse reste ouverte pour les seuls titulaires des autorisations requises, mais aussi pour les camions de marchandises. L’approvisionnement fonctionne. Les supérettes restent ouvertes. «La collaboration entre autorités françaises et helvétiques est excellente. On a pu aplanir toutes les difficultés», se réjouit une familière des questions frontalières. Sauf que la vie, elle, a disparu. A Mulhouse, comme dans beaucoup de villes françaises, les médecins ne consultent plus qu’à distance, par téléphone. L’Hôpital Emile Muller, sur les hauteurs cossues de la ville, est une citadelle presque inaccessible. Chaque urgence y est une course contre la montre.

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L’Alsace a connu d’autres fronts et d’autres guerres. Mais ce combat-là est aussi sournois que meurtrier. «Quand je vois l’hécatombe de contaminés parmi le personnel des EHPAD (les maisons de retraite) des environs – 500 salariés infectés dans le Haut-Rhin et le Bas-Rhin, 20 morts dans un EHPAD à Cornimont, dans les Vosges voisines –, je me demande comment on tient», nous dit un interne, après avoir salué le président. Combien d’autres morts, en plus des 1100 décès hospitaliers annoncés mardi soir? Deux infirmières passent devant nous. Juste au dessus, sur une énorme banderole, la phrase-devise de l’Hôpital Emile Muller: «Tous ensemble, nous ferons tomber les masques.» Et, sur une affichette, juste au-dessous, une question écrite au feutre: «Oui, mais à quel prix?»