Toute cette semaine, Richard Werly, le correspondant du «Temps» en France, a parcouru la frontière du pays pour évaluer comment le Covid-19 transformait les relations entre l’Hexagone et ses voisins. Avec l’histoire en toile de fond.

Episodes précédents:

Les arbres qu’on abat ignorent l’épidémie. Sur le bord de la route départementale D1062 qui relie Sarreguemines à Haguenau, Kevin, Jordan, Emmanuel et Hervé vrillent les bruits chantants de la nature avec leurs tronçonneuses. Clin d’œil aux suggestions recueillies à Dinant, en Belgique, sur la meilleure manière d’éviter le Covid-19: Jordan arbore casque et visière. Sauf que l’un et l’autre sont pour lui routine. Et que ladite visière de protection est un grillage anti-copeaux.

Les trois bûcherons achèvent une série de hêtres et un gros chêne, pliés par une tempête récente, à l’entrée de la forêt domaniale de Philippsbourg. La voie ferrée désaffectée dit ces confins ruraux français abandonnés par la SNCF. Le confinement strict ressemble, ici, terriblement à l’ordinaire. «Notre distanciation sociale est naturelle, expliquent les gaillards. Un mauvais geste avec cette tronçonneuse, et c’est un bras ou une main arraché. Travailler suffisamment loin de l’autre est dans nos habitudes.»

Débit de grumes

On pensait échapper, dans ces Hautes-Vosges heureusement plus riches en conifères qu’en patients contaminés par le Covid-19, à l’inquiétude ambiante. Erreur. Si le confinement ne veut pas dire grand-chose entre étangs et forêts, l’ouragan épidémique venu de Wuhan est bel et bien ressenti à Philippsbourg.

Kevin et Jordan, montés de la localité voisine de Bitche, œuvrent pour RGS Forest, chargé de débiter les grumes. Emmanuel, autoentrepreneur et patron de WS Forest, assure le débardage, alignant les troncs sur le chemin à l’aide de son tracteur à pince, qu’une télécommande à la ceinture lui permet d’actionner à distance. Hervé est, lui, le coordinateur. Son employeur est l’Office national des forêts. Quel rapport donc, entre leurs coupes d’arbres et le virus? «Tout notre bois ou presque part en Chine, surtout pour le bois d’œuvre, qui permet de fabriquer des meubles», justifie Kevin.

Un ogre mondial

Dans la Somme, point de départ de notre périple frontalier, un producteur de pommes de terre nous avait exprimé similaire inquiétude. L’Empire du Milieu est un ogre mondial pour les matières premières. Jusqu’au retour du bois en France, sous forme de produits transformés, alignés sur les étagères d’entrepôts bleu et jaune: «Vous connaissez Ikea, rigole Jordan, le bûcheron à visière. Eh bien voilà: nous, on est les Playmobil forestiers de cette chaîne qui part d’ici pour revenir ici.»

Les arbres qu’on abat font du bruit en tombant. Etrange tumulte de branches, d’écorces et de racines qu’on arrache. Jusque-là, la France sous Covid-19 avait toujours rimé pour nous avec silence. Centres-villes déserts. Péages autoroutiers déserts. Parkings d’hôtels quasi déserts. Il fallait bien le bruit de la forêt et de ces forestiers pour retrouver la vie d’avant et sa musique économique, qu’un charpentier illustre aussi, marteau en main sur le toit d’une grande bâtisse voisine, face à l’auberge Falkenstein fermée à double tour.

Ce mercredi 22 avril, les Dernières Nouvelles d’Alsace annoncent fièrement que le Grand Est sort «en douceur» du chaudron épidémique: 80% des entreprises d’Alsace sont sur le point de repartir, annonce le quotidien.

De plein fouet

Un autre monde. A la fin mars, l’axe Haguenau-Strasbourg-Colmar-Mulhouse était celui du «front». L’hôpital Emile Muller, à Mulhouse, avait été baptisé «Verdun» par ses soignants et par la presse locale. L’arrivée d’un hôpital militaire annexe, inauguré le 27 mars par Emmanuel Macron, forçait le trait d’une bataille décisive. La Suisse voisine s’était aussitôt retrouvée concernée: «Les Alsaciens ont pris de plein fouet la vague du coronavirus, confirme une source helvétique. Dire que l’on ne s’est pas interrogé serait faux. Tout le monde s’est demandé, alors que des patients étaient évacués par hélicoptères vers le Luxembourg, l’Allemagne ou la Confédération: et si le système de santé craquait?»

L’hôpital a tenu. Les personnels aussi. Les militaires entament leur repli. «Le Grand Est n’a pas cédé. On ne crie pas victoire. Beaucoup de craintes demeurent. La région est un peu comme moi: sonnée, mais de nouveau sur pied. Fatiguée et solide», sourit la sénatrice alsacienne Patricia Schillinger, contaminée par le virus et aujourd’hui tirée d’affaire. «L’urgence est humaine. Les soignants doivent pouvoir se reposer et être remplacés. Les patients sauvés doivent être accompagnés dans leur convalescence. Il faut organiser l’arrière.»

Colmar, un aimant

La descente vers le «front» s’est faite par l’autoroute A4. L’unique flèche de la cathédrale de Strasbourg perce dans le ciel débarrassé de la pollution. Mais quid de l’autre «arrière»? Quid de ces secteurs économiques ébranlés par six semaines de confinement? Colmar, plus petite que Mulhouse, est néanmoins la préfecture de ce département du Haut-Rhin qui, début avril, faisait office de cluster numéro un – un des lieux de propagation les plus intenses – après la catastrophe biologique qu'a été le rassemblement de l’Eglise La Porte ouverte de Bourtzwiller.

Mais faire une halte dans cette ville a un autre mérite: Colmar est un aimant. Des touristes venus du monde entier devraient, en ce printemps, squatter terrasses, hôtels et restaurants de ce bastion du tourisme alsacien. Jean-Yves Schillinger (ci-dessous) – pas de lien de parenté avec l’élue – nous attend devant la façade en trompe-l’œil du JY’s, son établissement étoilé de la Petite Venise. Un ouragan? «On est à terre. Ne parlons même pas des touristes chinois et asiatiques, dont le retour rapide paraît bien peu probable. Prenez nos amis suisses. Depuis quelques années, ils sont d’excellents et très importants clients, avant même les Allemands. On les revoit quand?»

Le restaurateur bombarde sa fille, étudiante à l’Ecole hôtelière de Lausanne, de ses interrogations commerciales dont dépend le futur de Colmar (ci-dessous). «Quand reviendront-ils? Cet été? Et comment pourrons-nous les accueillir? Un établissement comme le nôtre propose un service sur mesure, plus propice à la distanciation que la moyenne. Mais les autres?» La question bute sur la frontière voisine. Au-dessus de nos têtes, un avion parti de Bâle-Mulhouse laisse une trace isolée au-dessus des montages. Les gardes-frontières helvétiques verrouillent toujours l’accès au canton de Bâle. Passage fermé, sauf pour les frontaliers et des cas de force majeure. L’aéroport binational n’offre plus que quelques vols par jour.

Le «front» est un fossé que le virus a soudain creusé: «On découvre paradoxalement qu’on se connaît moins qu’avant, lorsque la libre circulation n’était pas encore une habitude, estime Patricia Schillinger, dont le mari, frontalier, n’a guère apprécié les appels insistants de son assurance maladie suisse. Il faudra tirer les leçons du virus. Réapprendre à mieux échanger nos informations. Réapprendre à se rencontrer entre élus des trois pays riverains. Ce séisme nous a fait découvrir combien nous fonctionnons différemment, mais aussi ce que la coopération médicale peut nous permettre de faire en commun. Réapprenons à travailler ensemble. Autrement.»

Un décor de cinéma

Le répit sanitaire n’a pas tué les peurs ni rompu le confinement. La nuit tombée, Mulhouse retombe dans le néant du Covid-19. Pas un piéton. Juste une patrouille de police devant la gare, où n’arrivent plus que de rares trains. A Strasbourg, l’esplanade du Parlement européen, filmée par la chaîne régionale France 3, a l’allure d’une forteresse abandonnée, tel le Haut-Koenigsbourg barricadé dans ces montagnes, au-dessus des plaines d’Alsace. Les charmants colombages des demeures historiques de Colmar, haut lieu du patrimoine mondial, ressemblent à un décor de cinéma.

Un jeune couple, fenêtres ouvertes sur fond de musique metal, vient de hisser un grand tissu sur son balcon. «Aimons-nous vivants», dit la banderole. Vibrant message pour ceux qui sont encore au front, et pour tous ceux qui en dépendent. De chaque côté de cette frontière.