«Kinshasa «la rebelle» est sous haute surveillance. On est bien loin de l’ambiance de fête d’un grand soir électoral», indiquait jeudi après-midi l’agence Syfia, structure de presse de la région des Grands-Lacs soutenue notamment par la Direction du développement et de la coopération suisse ainsi que son homologue belge. Kinshasa «la rebelle», car de grands quartiers de la capitale de la République démocratique du Congo passent pour rassembler des partisans d’Etienne Tshisekedi, le principal opposant au président sortant Joseph Kabila.

Ce jeudi dans la soirée, la Commission électorale nationale indépendante (CENI) devait annoncer la victoire de Joseph Kabila aux élections du 26 novembre- ce qui ne s’est finalement pas fait. Doublée d’élections législatives le même jour (18 864 candidats pour 500 sièges), la présidentielle met en jeu le chef d’Etat sortant et 10 postulants, à commencer par Etienne Tshisekedi. RFI propose une enrichissante infographie sur ce scrutin de tous les défis, politiques mais aussi logistiques.

«Préparation opaque» du scrutin

Selon des résultats partiels publiés lundi, avec 49% des voix, Joseph Kabila devançait nettement l’opposant principal (34%). La proclamation des résultats avait été repoussée de 48 heures, ce qui risque d’aviver les tensions de l’après-scrutin. Le correspondant de la Libre Belgique estimait d’ailleurs que le report exprimait surtout le fait que «la peur a changé de camp»: «Plus de 20 000 hommes en armes ont été déployés depuis lundi dans Kinshasa. Paradoxalement on dirait qu’à l’heure de la proclamation des résultats, le pouvoir et les ambassades qui, confie un observateur n’ont pas réagi face à ce qu’il décrit comme une «préparation opaque» du scrutin, craignent la réaction de la rue.»

Dans un billet grinçant titré «Jusqu’ici tout va bien», un commentateur du site DirectCongo résumait, jeudi, les griefs de l’opposition: «Après une fin de campagne marquée par des violences meurtrières, un double scrutin présidentiel et législatif organisé de façon chaotique, avec de nombreuses irrégularités et des accusations de fraudes, la CENI a été critiquée pour sa méthode d’annonce des résultats partiels, qualifiée d’«illégale», «opaque et tendancieuse», par l’opposition. Jusqu’ici tout va bien…»

Correspondant au Congo Kinshasa pour la BBC et la RTBF de 2000 à 2010, réalisateur de documentaires, Arnaud Zajtman a lancé mercredi un pavé dans la marre, publié par la Libre Belgique: «Les mots manquent pour qualifier la gravité de la situation qui prévaut actuellement au Congo. La commission électorale congolaise s’apprête à annoncer la victoire du président sortant Joseph Kabila sur la base de résultats frauduleux rejetés par la majorité des Congolais, jetant ainsi les bases du conflit le plus meurtrier qui puisse advenir, celui qui oppose un appareil d’Etat à sa population. L’Occident, qui depuis dix ans dépense plus d’un million de dollars par jour pour la restauration de la paix et de l’Etat de droit au Congo, via la mission de maintien de la paix des Nations unies, s’apprête à valider ces résultats, signant ainsi l’échec de sa propre politique.»

Le texte a vite circulé sur la Toile, suscitant l’acclamation d’un chroniqueur publié sur le portail Kongo Times (lien rompu jeudi soir): «L’article d’ Arnaud Zajtman, témoin du terrain, tombe à point nommé. Il aide à rendre visible la connexion entre les élites compradores [bourgeoisie enrichie par le commerce avec l’étranger, ndlr] africaines et les ambassadeurs des grandes puissances.»

Choix du peuple «contesté»

Pour leur part, les partisans du président sortant n’ont pas manqué d’évoquer les menaces proférées par le camp Tshisekedi, ainsi que les attaques ou occupations d’ambassades de la RDC dans le monde – surtout à Bruxelles, mais aussi, dans une moindre mesure, à Berne. Pour un intervenant sur Kongo Times, «[la] victoire de Joseph Kabila crée la panique et l’agitation au sein de l’opposition, et principalement dans le camp de l’UDPS [la formation d’Etienne Tshisekedi] et de ses sympathisants. Les combattants de l’UDPS qui sont à l’étranger […] ont voulu contester le choix du peuple congolais. Il y a au moins une incohérence dans leur manière d’agir. En fait, tous ces bandits en cravate, incultes pour la plupart, n’ont pas de cartes d’électeurs et n’ont donc pas voté. D’où la question de savoir comment quelqu’un qui n’a pas pu voter peut contester le choix des autres? C’est irrationnel.»

Lecture plus politique sous une autre plume: «Au cours des six derniers mois préélectoraux, il a été constaté dans le chef de l’Opposition une attitude ambiguë, précisément autour du programme et du candidat commun. L’opinion avertie a assisté à des volte-face à la limite de la puérilité (je m’excuse du terme). Les acteurs majeurs de l’opposition ont tantôt parlé de la nécessité du programme commun et de la candidature commune, tantôt de sa non-utilité!»

3500 personnes passées au Congo Brazzaville

Reste que dans la population, l’inquiétude dominait ces derniers jours. IRIN, l’agence de communication de la coordination humanitaire de l’ONU, indiquait mercredi qu’«au moins 3 500 personnes sont arrivées par bateau dans la capitale du Congo (Brazzaville) au cours des derniers jours, fuyant les violences que risque de provoquer l’annonce des résultats de l’élection présidentielle» en RDC. Le ministre de l’Intérieur du Congo (Brazzaville), Raymond Mboulou, a néanmoins déclaré: «Nous ne sommes pas en situation de crise».

A Kinshasa, jeudi après-midi, l’observateur de l’Agence Syfia notait encore: «Ceux des Kinois qui le peuvent s’approvisionnent plus que d’habitude. «Pour les mauvais jours à venir», précisent-ils. […] Depuis lundi, certaines écoles n’accueillent plus d’élèves, les gens vivent terrés chez eux. Outre Kinshasa, d’autres fiefs de l’opposant Tshisekedi sont sous haute protection policière. Le couvre-feu a été décrété au Kasaï mais aussi à Lubumbashi où réside une importante communauté kasaïenne pro Tshisekedi.»