D’elle on ne connaît que quelques photos… Une jeune femme au visage enfantin avec de petites lunettes et le plus souvent un bandana sur la tête… Beate Zschäpe rêvait de devenir puéricultrice. Ce matin s’ouvre son procès à Munich. Cinq accusés, 70 parties civiles, 50 avocats, 600 témoins, deux ans et demi d’audience… C’est le procès des superlatifs et le plus important depuis celui de la RAF (Fraction armée rouge), la bande à Baader, en 1977.

Sur le banc des accusés, Beate Zschäpe, 38 ans, attirera sur elle tous les regards. Elle est soupçonnée d’avoir participé à la série de crimes racistes perpétrés par la cellule d’extrême droite NSU (Nationalsozialistischer Untergrund, Clandestinité national-socialiste) entre 2000 et 2006 qui a fait dix victimes: huit petits commerçants turcs, un Grec et une policière. Le groupe serait également auteur de 15 braquages et de deux attentats à la bombe qui ont fait des dizaines de blessés à Cologne.

Depuis qu’elle s’est rendue à la police le 8 novembre 2011, quatre jours après le suicide de ses deux complices Uwe Mundlos et Uwe Böhnhardt, Beate Zschäpe reste murée dans le silence. La jeune femme est née à Jena, RDA, le 2 janvier 1975. Sa mère suit des études de dentiste en Roumanie et Beate est confiée à sa grand-mère. Durant les trois premières années de sa vie, elle changera trois fois de nom pour finir par prendre celui du deuxième mari de sa mère. A la chute du Mur, elle a 14 ans, a vécu les deux divorces de sa mère et quantité de déménagements.

La mère, Annerose Zschäpe, est une de ces nombreuses perdantes de la réunification. Au début des années 1990, elle perd son emploi, et sombre dans l’alcool et la léthargie. A la même période, Beate suit une formation d’horticultrice et passe son temps libre dans un centre de loisirs pour jeunes où elle rencontre Uwe Mundlos, avec qui elle entame une liaison avant de tomber dans les bras d’Uwe Böhnhardt, le meilleur ami du jeune homme. A partir de 1995, le trio est inséparable. C’est à cette période que naît la NSU. Le groupe se radicalise très rapidement. Tous trois participent à des défilés d’extrême droite, et finissent par s’armer. En 1998, ils préparent même un attentat à la bombe. La cellule terroriste NSU échappe de peu aux enquêteurs et plonge dans la clandestinité. Ils y resteront pendant quatorze ans.

Cette longue cavale intéresse tout particulièrement la justice. Pendant toutes ces années, Beate Zschäpe joue un «rôle dominant» dans le groupe, selon le parquet fédéral qui estime qu’elle assurait «le lien émotionnel» entre les deux hommes. Le procureur général Harald Range est persuadé que sans Beate Zschäpe les crimes de la NSU n’auraient pas été possibles. Elle a endossé le «rôle indispensable» dans leur cavale qui consistait à organiser un semblant de normalité autour de leurs activités, permettant au groupe de passer inaperçu. Les voisins la trouvent affable, serviable.

Aucun témoin ne se souvient de l’avoir entendue proférer des paroles racistes ou des propos néonazis. C’est elle qui gère l’argent issu des braquages qui permettent au groupe de survivre. C’est elle également qui organise la logistique: location de voitures utilisées pour commettre leurs crimes, de logements qui abritent le groupe et leurs deux chattes. Elle encore qui mettra le feu à leur dernier logement à Zwickau avant de se rendre à la police.

Avec le scandale de la NSU, l’Allemagne découvre avec stupeur une série de pannes policières sans précédent. A aucun moment les enquêteurs n’ont été sur les traces du groupe, pourtant en contact au cours de toutes ces années avec 129 personnes de la mouvance néonazie, théoriquement surveillée par les renseignements intérieurs.

A aucun moment les forces de l’ordre n’ont fait le rapprochement entre les dix crimes perpétrés aux quatre coins du pays mais avec la même arme. Plus grave encore, les enquêteurs, convaincus d’avoir affaire à des crimes mafieux communautaires, n’ont jamais exploré la piste de l’extrême droite, concentrant leur enquête sur le seul entourage des victimes. Semiya Simsek, la fille de la première victime, raconte comment les enquêteurs se sont acharnés sur sa famille. Son père, fleuriste, a été tué à Nuremberg le 9 septembre 2000. Dans les heures qui ont suivi le crime, les policiers ont harcelé son épouse et ses enfants. Etait-ce vraiment des fleurs qu’il allait chercher chaque semaine à Rotterdam? Son épouse ne l’aurait-elle pas assassiné par jalousie? Le fleuriste est mort seul à l’hôpital, sans que ses proches – retenus au commissariat pendant des heures – aient pu l’assister dans ses derniers instants.

En Allemagne, le scandale est intense. Le Bundestag exige la constitution d’une enquête parlementaire. Le rôle des forces de l’ordre est particulièrement contesté. Le patron des renseignements intérieurs (VS pour Verfassungs­schutz), Heinz Fromm, est acculé à la démission en juillet 2012, lorsqu’il apparaît que ses services auraient volontairement détruit des dossiers concernant l’affaire pour faire disparaître des documents qui auraient pu prouver l’existence de liens entre les services de renseignement et l’extrême droite.

«La surveillance de l’extrême droite a été négligée après le 11-Septembre», déplore le député social-démocrate Sebastian Edathy, qui dirige le groupe d’enquête parlementaire. L’Allemagne, traumatisée par l’implication d’islamistes ayant préparé les attentats de 2001 depuis Hambourg, a depuis le début des années 2000 relâché la surveillance des néonazis, pourtant toujours actifs et dangereux. Depuis la chute du Mur, 63 crimes sont officiellement imputés à l’extrême droite; des chiffres mis en doute par le quotidien Tagesspiegel qui estime à 152 personnes, pour la plupart des étrangers, les victimes des néonazis en trente ans.

En République fédérale, l’extrême droite est quasi inexistante au niveau électoral. Mais dans bien des régions reculées de l’est du pays, le parti d’extrême droite NPD remplace les structures de l’Etat défaillant, ouvrant bibliothèques et centres de loisirs pour les jeunes, sponsorisant crèches et fêtes de village. Dans certaines zones frontalières de la Pologne, il remporte jusqu’à 30% des voix aux élections. C’est dans une de ces zones marginalisées qu’est née la NSU.

Dans les heures qui ont suivi le crime, les policiers ont harcelé son épouse et ses enfants