«Qu'elle choisisse, enfin, l'Elisabeth, entre son rôle de ministre et celui de maire. Ça fait des mois qu'on lui demande de trancher!» C'est dimanche. Sous un soleil pâlot, on débat sec, à l'heure de l'apéritif, devant les Halles d'Avignon. A l'intérieur, Mme la ministre Elisabeth Guigou – rituel de campagne oblige – est venue serrer des mains et répondre aux demandes. On dit un mot gentil aux commerçants, on écoute patiemment telle vieille qui s'inquiète du retard dans le versement de sa pension. On prend rendez-vous avec une association. Tandis que dehors, on s'échauffe. Un militant d'une petite liste «citoyenne» – 6% dans les intentions de vote – cartonne contre Lionel Jospin, qui, dit-il, se renie sur l'interdiction du cumul des mandats. Face à lui, des fans de la ministre ironisent sur cette soif d'absolu.

Pourtant, il est bien là, le problème d'une élection qui met aux prises deux femmes: une ministre surchargée qui assure: «Si je dois choisir, je serai maire.» Et le maire sortant, Marie-José Roig, énergique RPR. Suivez la première dans sa permanence: là, comme chez le guérisseur, une escouade d'hommes et de femmes sont venus chercher la solution à leur problème d'emploi, d'assurance ou de retraite. Mme Guigou écoute, fait noter les doléances sur son cahier vert. Auréolée de son titre et chef d'un superministère, elle en joue, avec cette autorité, ce sang-froid naturels qu'on lui a déjà vus à Paris. Expéditive, ne laissant place à aucune faiblesse dans son entourage, c'est bien la ministre candidate qui parle et agit. «Maire, je serai là toutes les semaines. Et chaque semaine, je rendrai visite à un autre quartier», promet-elle.

Ayant suivi les grandes écoles, bien Parisienne, Elisabeth est née au Maroc. Sa famille est de Barbentane, son mari d'Apt. Mais on dirait qu'elle a égaré son accent, quelque part entre la Méditerranée de son adolescence et Paris. Perpignanaise, Marie-José colore le propos du chantonnement des voyelles. Derrière les variantes d'accent, le positionnement: contrebalançant le prestige et le brillant de l'une, que beaucoup disent destinée à Matignon, la familiarité de l'autre, sa vertu de présence sont un puissant antidote contre une parachutée. De plus, elle engrange un bilan présentable: elle a assaini les finances d'une ville sous tutelle jusqu'en 1998, et apaisé la dette. Elle a conduit, avec l'aide de l'Etat, l'année 2000, dont Avignon était une des villes d'art européennes, ouvert un musée d'art contemporain, poursuivi l'élan culturel imprimé par Vilar.

Car Avignon – 87 000 habitants – est un lieu étrange, avec son centre déserté par ses habitants, que peuplent surtout des commerces, des musées et de l'enseignement. Ici, le chômage est élevé (12%). La haute saison achevée, revient une certaine langueur dans ces rues souvent vides, que, l'hiver, le mistral balaie. Menacée, comme ailleurs, par l'insécurité. Mais où la candidate socialiste dénonce pesamment le fléau qui fait peur. Le style mis à part – plus de projets structurés et sociaux chez l'une, plus de pragmatisme chez l'autre – les grands projets se ressemblent. Repeupler le centre avec des étudiants; rapprocher Avignon des communes de la périphérie; mais surtout, faire de la future gare TGV aux Courtines un projet prometteur – permettant d'attirer des investisseurs, d'y installer des logements sociaux et des salles de spectacles: elles en rêvent toutes les deux.

Reste l'arithmétique électorale. Dans une région du pays où le Front national n'a pas désarmé, il suffirait que son candidat, Thibaut de la Tocnaye, se maintienne avec plus de 10% des voix au second tour pour que Mme Guigou conserve toutes ses chances dans une triangulaire. Mais en cas de simple face-à-face avec sa concurrente gaulliste, la bataille sera âpre.