Il est enfin arrivé, le jour «J» où des dizaines de millions de Français déposeront leur bulletin dans l'urne pour un des enjeux qui, avec les élections à la présidence de la République, leur tiennent le plus à cœur: les municipales (36 565 mairies). C'est la politique à portée de main, la plus proche, bien sûr, de leurs préoccupations quotidiennes: la sécurité, les transports publics, la propreté des rues, le logement des plus modestes, les transports. Les municipales, c'est un rituel rassurant de la République, qui est parvenue, en empilant les cantonales, les régionales, les législatives, la présidentielle et les européennes, à noyer l'électeur dans les consultations sans qu'il mesure toujours bien la portée de son choix. Ce n'est pas le cas ici.

Ce dimanche est l'aboutissement d'une interminable campagne qui n'était pas tout à fait comme les autres. Première nouveauté: tout en étant effectivement local et ne portant en principe que sur des thèmes non politiques, le résultat peut «dire la tendance» car, dans un an, on retournera dans les isoloirs, pour les législatives et la présidentielle cette fois. Pour peu que la gauche l'emporte à Toulouse, à Lyon et surtout à Paris, fief de la droite depuis un siècle et forteresse chiraquienne, le message aura force de symbole pour la course à l'Elysée.

Toutefois, même si la gauche devait conquérir, ces deux prochains dimanches, un certain nombre de mairies – sur neuf villes dites «sensibles», six pourraient échapper à la droite, deux à la gauche, une au Front national –, la majorité des municipales ne se superpose pas automatiquement à celle des législatives. A la fois parce que le système électoral, d'un scrutin à l'autre, diffère, et qu'il existe, en France, une majorité solide qui vote à droite. Le succès de la gauche plurielle aux législatives de 1997 fut largement dû au maintien, au second tour, des candidats du Front national. Or, aujourd'hui, le FN, divisé, a perdu beaucoup de plumes. A l'avantage, souvent de la droite modérée. Il annonçait qu'il présenterait plus de 400 listes: il n'en tient que 224 et, dans certaines villes, on ne trouve ni lepénistes, ni mégrétistes sur les starting-blocks. De ses trois fiefs, Toulon, Vitrolles et Orange, il ne pourrait lui rester qu'Orange.

Autre changement: la présence des femmes dans la consultation. «Nous n'avons eu aucun problème pour en recruter», ont avoué plusieurs candidats, de l'extrême droite à la gauche, au sujet de la présence des femmes sur leurs listes. Des femmes, et pas des moindres, sont candidates à la mairie de Lille (Martine Aubry), de Toulon (Odette Casanova), de Dole (Dominique Voynet), d'Avignon, où la socialiste Guigou s'affronte à une gaulliste, Marie-José Roig. Ce rafraîchissement (50% de femmes, 50% d'hommes) des listes, sauf dans les petites communes de moins de 3500 habitants, peut annoncer aussi une certaine métamorphose des comportements, qui sera très intéressante à suivre. Même si la moitié des mairies ne devait pas être dirigée par des femmes. Il sera particulièrement intéressant, dans ce pays qui se trouve au 52e rang mondial pour la représentation des femmes dans les parlements (Suisse: 21e rang), de voir quel rôle on laissera aux femmes dans les municipalités: vrais acteurs ou simples faire-valoir?

Enfin, imperceptiblement, se lit, çà et là, dans les villes, une forme de résistance de la province aux «parachutés»: une Dominique Voynet, une Elisabeth Guigou, et très probablement un Pierre Moscovici à Montbéliard peuvent faire les frais, ces prochains dimanches, de l'agacement de la population vis-à-vis de ces hommes et de ces femmes désignés par les états-majors, à Paris, et souvent sans lien réel avec leur future circonscription.

Si le phénomène trouvait sa vérité dans les urnes, alors il faudrait admettre que la décentralisation, vingt ans après, entraîne aussi une plus grande conscience de soi de la province par rapport à Paris. Et que le flux de plus en plus important des budgets gérés par les Conseils régionaux et les Conseils généraux peut aller de pair avec une évolution «girondine» des Français de la province, désormais plus décomplexés, plus affirmés. Quel changement, alors!