Revue de presse

Le «mur des cons», un défouloir à la française

Des dizaines de portraits de personnalités politiques, surtout de droite, mais aussi d’intellectuels et de journalistes ont été épinglés dans les locaux du Syndicat de la magistrature française, classé à gauche. Cela provoque un tollé, entre stupeur, indignation ou rires. Mais en tout cas, il y a un gros malaise

«Blague potache ou dérapage inacceptable?» se demande Le Progrès de Lyon. Car voici – oyez, donc – un nouveau scandale dont la France a le secret – et il est gratiné. La diffusion, cette semaine sur le site Atlantico.fr, proche de l’opposition, d’une vidéo tournée en cachette du panneau de photographies installé dans le local du Syndicat de la magistrature (SM), à Paris, a déclenché une vague de protestations chez les politiques.

Sur ce «mur des cons», un trombinoscope fait maison, se superposent des personnalités comme l’ex-garde des Sceaux Michèle Alliot-Marie, le criminologue Alain Bauer, l’ex-entraîneur du XV de France Bernard Laporte ou encore le journaliste David Pujadas. Ainsi que le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls.

Le «mur de la honte»

Et comme si cela ne suffisait pas à faire de ce dazibao une vraie infamie, certains portraits ont même leur légende choc: l’ex-ministre de l’Intérieur Brice Hortefeux (UMP), affublé d’un autocollant du Front national (FN) sur le front, y est qualifié d’«Homme de Vichy». D’ailleurs le «mur des cons», c’est le «mur de la honte», dit un communiqué du FN, diffusé entre autres par Marion Maréchal Le Pen, la députée du Vaucluse.

«Un tel parti pris d’opinion insultante et discriminatoire, écrit-elle, est inacceptable et pose la question incontournable de l’impartialité de ces magistrats.» Cela «n’en finit plus de provoquer l’indignation. Au-delà des vexations personnelles, se pose la question de l’indépendance de la justice», confirme L’Express dans son commentaire.

Comme chez Brassens

Détail croquignolesque: dans cette multitude de photographies collées pêle-mêle, sans ordre ni logique, une inscription prévient les syndiqués: «Avant d’ajouter un con, vérifiez qu’il n’y est pas déjà.» Le panneau d’affichage, inspiré du «mur du çon» du Canard enchaîné, selon Le Monde, «est un souvenir des années Sarkozy […]. Chaque fois qu’une personnalité disait une ânerie, elle était épinglée.» Alors «évidemment, il y a du monde. Des cons caducs et des cons débutants», selon la formule de Brassens.

Le SM a déploré «l’agitation politique» provoquée par les images. «Ce mur a été fait à une ancienne époque, sous l’ère Sarkozy, où les magistrats étaient attaqués de toutes parts», a tenté de relativiser sa présidente, Françoise Martres, interrogée par l’AFP, dans une dépêche que publie notamment Libération. «Ce sont des images prises à notre insu dans un lieu privé, notre local syndical, qui n’est pas accessible au public», a-t-elle ajouté, en qualifiant ce mur de «défouloir» sur Francetvinfo. N’empêche: à cette heure, environ 60% des internautes du Parisien se disent «choqués», contre 40% de «non».

Bruno Masure en «has-been»

Ni une ni deux, les réseaux sociaux se sont bien évidemment tout de suite emparés de l’histoire, rivalisant de commentaires potaches ou vachards (voir #MurDesCons ). L’ancien présentateur de JT Bruno Masure s’est par exemple amusé sur son compte Twitter de ne pas figurer sur le fameux mur: «Diantre! […] C’est là que je réalise combien je suis désormais un has-been!!!» Mais le monde politique, lui, a condamné: «C’est indigne, c’est un scandale absolu», s’est ému le président de l’UMP, Jean-François Copé, qui a demandé à la ministre de la Justice, Christiane Taubira, de «diligenter une enquête», selon France Info.

Dans le monde judiciaire, Christophe Régnard, président de l’Union syndicale des magistrats (majoritaire), a aussi dit sur Twitter sa «surprise attristée d’être sur le mur des cons». «On est toujours le con de quelqu’un, dit la maxime», philosophe-t-il. «Cela envoie une image détestable de la magistrature», a-t-il déploré sur BFMTV. Certains ont d’ailleurs dit vouloir porter plainte pour «injures». La droite, évidemment, «s’engouffre dans la brèche», selon Le Nouvel Observateur.

«38 € d’amende max»

Et le site de décryptage Arrêt sur images s’amuse à citer le microblogueur et avocat Maître Eolas, selon qui «ces injures étant «non publiques», le SM encourt «38 € d’amende max», et la prescription est de 3 mois à compter de l’affichage». La Nouvelle République en rajoute: «Après le mur du son, celui des cons. […] Scandale? On en oublierait presque que dans la famille des cons, on est toujours celui de quelqu’un d’autre, qu’en général, ils osent tout et que c’est à ça qu’on les reconnaît, que le jour où on les mettra en orbite, certains n’auront pas fini de tourner, que l’échec est leur réussite à eux, qu’ils gagnent toujours parce qu’ils sont très nombreux.»

Sur le site du Huffington Post, on lit encore qu’«interrogés par Le Figaro, Nadine Morano, ancienne ministre de la Formation de François Fillon, a dénoncé un procédé «profondément choquant dans notre République» et Luc Ferry, ancien ministre de l’Education nationale, aussi présent sur le mur, a déclaré être «scotché». Sur LCI, la première a indiqué qu’une plainte collective au nom du parti serait déposée. «On peut se demander, au regard de cet affichage, quelle serait, si nous étions confrontées à la justice, leur impartialité à notre égard», a-t-elle vociféré.

Birenbaum médusé

Sur un tout autre ton, dans son «13h», aussi sur le site du journal en ligne et en temps réel, Guy Birenbaum se marre en racontant son histoire, qui commence ainsi: «C’est incroyable! Je suis soufflé par l’émotion. Totalement médusé. C’est inimaginable. Pardonnez-moi, mais je ne m’en remets toujours pas. Quand j’ai ramené l’information au Huffington Post, ils ne m’ont d’abord pas cru. Trop gros pour être vrai. Et pourtant je n’avais pas cauchemardé. J’étais bien réveillé.»

De son côté, un blogueur du site Mediapart réagit ainsi: «La justice fait partie des évidences froides de ma galaxie: je la trouve nécessaire, mais elle ne me fait pas rêver; archaïsme, esprit de cour la caractérisent en partie. Son indépendance est par ailleurs discutable et discutée; la preuve, certains pensent qu’appartenir à un syndicat de magistrats, c’est rendre la justice; c’est comme si on disait qu’appartenir à un syndicat de policiers, c’était enquêter. On dit de ces trucs.»

S’il en fallait une preuve, on la trouve sur le site d’Europe 1, où Philippe Schmitt, le père d’Anne-Lorraine Schmitt, assassinée de 34 coups de couteau par un récidiviste dans le RER en 2007, «n’en revient toujours pas» d’avoir figuré sur le «mur des cons»: «Il n’y a pas de photos de criminels, de récidivistes ou de violeurs mais il y a surtout les photos de deux pères de victimes qui se sont battus et qui ont un grand tort: ils souhaitent que d’autres enfants ne connaissent pas le sort que leurs enfants ont connu», déplore-t-il.

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