Ministre du Travail ou directrice des ressources humaines de l’entreprise France? Au lendemain de l’annonce par le premier ministre Edouard Philippe des cinq ordonnances destinées à rendre plus flexibles les négociations entre employés et employeurs dans l’Hexagone, Muriel Pénicaud est loin d’être sortie du champ de mines social qu’est le début du quinquennat Macron.

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A 62 ans, l’ancienne directrice du personnel du groupe Danone (2008-2014) a jusque-là fort bien tiré profit de sa connaissance des partenaires sociaux et de ses relais au sein des deux syndicats prêts à «jouer le jeu» des réformes: la CFDT et Force ouvrière. Mais quid de sa capacité à défendre cet arsenal de mesures en dehors des cénacles parisiens ou du parlement? Et comment obtenir du patronat le fameux «donnant-donnant» (plus de flexibilité contre plus d’embauches) sans lequel la «transformation» de la France voulue par le président risque de se fracasser contre les avantages acquis?

Des failles à la chaîne

Sur le plan personnel, l’équation Pénicaud est compliquée par deux affaires que les opposants à ce train d’ordonnances, du leader de la France insoumise Jean-Luc Mélenchon au patron de la CGT Philippe Martinez, ne vont pas se priver d’exploiter. Première faille dans l’armure de cette ancienne collaboratrice de la ministre socialiste Martine Aubry, devenue ensuite membre des conseils d’administration d’Orange, de la SNCF ou d’Aéroports de Paris? Les soupçons de favoritisme dont elle aurait fait preuve, lorsqu’elle était patronne de Business France (l’organisme chargé de promouvoir les entreprises françaises à l’étranger qu’elle a dirigé jusqu’à l’an dernier), afin de permettre sans appels d’offres l’organisation d’une soirée de lancement de la French Tech à Las Vegas, en janvier 2016, présidée par son ministre de l’Economie nommé Emmanuel Macron.

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Deuxième faille, médiatique celle-là: la plus-value d’environ un million d’euros réalisée très légalement sur les stock-options de Danone, dont le cours en bourse avait grimpé, en 2013, suite au licenciement d’environ 900 employés sous sa responsabilité. Difficile, dès lors, pour l’actuelle ministre de se présenter sans risques devant des parterres de syndicalistes: «Rédiger ces ordonnances en moins de trois mois et obtenir un aval partiel des syndicats sont un beau boulot, reconnaît un de ses collaborateurs. Le service après-vente, en revanche, va être compliqué.»

Une première manifestation en vue

La question est d’autant plus sensible que la rentrée pourrait être marquée par plusieurs plans sociaux. Le 12 septembre, la CGT conduira sa première manifestation. Le 23 septembre, Jean-Luc Mélenchon défilera contre le «coup d’Etat social». Or, dans les deux cas, les premiers rangs seront occupés par des salariés d’entreprises menacés de restructurations ou de fermetures.

La CGT a ainsi prévu de convier, dans dix jours, des employés d’Alstom Transport Belfort, le fabricant de locomotives toujours loin d’être tiré d’affaire, et de GMS, le sous-traitant automobile menacé de la Creuse, dont le sort est de nouveau examiné lundi par le Tribunal de commerce de Poitiers, qui pourrait décider la cessation d’activité. Mélenchon, lui, compte bien mobiliser les salariés de Whirlpool, le fabriquant d’électroménager d’Amiens, la ville d’où sont originaires Emmanuel Macron et son épouse. Whirlpool qui a trouvé en juillet un repreneur, mais dont l’avenir est loin d’être éclairci.

François Ruffin, critique cinglant

L’un des porte-voix les plus critiques de la démarche de Nicole Pénicaud vient justement d’Amiens, dont il vient d’être élu député de la France insoumise: le journaliste et réalisateur François Ruffin s’est fait connaître par le succès de son film Merci patron, documentaire à charge contre le milliardaire Bernard Arnault. A l’Assemblée, celui-ci a plusieurs fois attaqué la ministre du Travail pour l’affaire des stock-options, lui conseillant de faire «un stage pour assister les salariés aux Prud'hommes», avant de préconiser – comme l’ont acté les ordonnances – le plafonnement des indemnités en cas de rupture de contrat par l’employeur. L’experte Muriel Pénicaud parviendra-t-elle à se sortir de cette guerre de tranchées politiques dans une France aux accents toujours révolutionnaires?

«Emmanuel Macron doit défendre lui-même ses réformes. Et pour cela, il a besoin que le patronat fasse un geste fort», juge un proche de Jean-Claude Mailly, le patron de Force ouvrière. Réponse d’un cadre du Medef, le mouvement des entreprises de France: «On ne peut pas à la fois vouloir libéraliser l’économie française, affirmer que l’actuel Code du travail est obsolète et nous demander d’embaucher sur commande. Surtout si, dans les prochaines semaines, le climat social se tend et pèse sur la bonne marche de nos entreprises.»