Ahmed al-Tayyeb est considéré comme un homme modéré. Mais le 44e grand imam de l’Université Al-Azhar, principale référence de l’islam sunnite dont le siège est au Caire, sait aussi hausser le ton. Jeudi, par communiqué, il annonçait le gel d’un dialogue bisannuel avec le Vatican en geste de protestation contre les propos du pape Benoît XVI qui s’était inquiété, en début d’année, du sort des chrétiens d’Orient suite aux attentats visant cette communauté en Irak et en Egypte. Il emboîte ainsi le pas au gouvernement égyptien qui avait déjà rappelé son ambassadeur au Vatican pour signifier sa mauvaise humeur face à ce qu’il considère comme une ingérence inadmissible dans ses affaires intérieures.

Nommé en mars dernier par le président Hosni Moubarak pour reprendre la direction d’une institution plus que millénaire, Ahmed al-Tayyeb représente l’un des piliers du pouvoir avec la tâche difficile de promouvoir l’islam tout en neutralisant ses courants plus radicaux comme celui des Frères musulmans. Très respecté en Egypte, sa crédibilité est contestée par certains du fait de sa proximité avec le pouvoir. Agé de 64 ans, il a étudié en France et connaît bien l’Europe.

Le grand imam Ahmed al-Tayyeb nous a reçu dans la grande salle d’audience de l’Université Al-Azhar pour un entretien exclusif en début de semaine. Là, sous le portrait tutélaire du président égyptien, de nombreuses personnes patientent pour aborder le grand cheikh. Trois conseillers intervenant dans la traduction et des sollicitations incessantes ne nous ont permis, dans un premier temps, de ne poser que deux questions en plus d’une heure. Affable, le grand imam nous a fixé un second rendez-vous le lendemain matin pour terminer l’entretien. Le Temps: Lundi et mardi, trois personnes se sont immolées, dont deux devant le parlement. Comment expliquer ce geste? Est-ce une protestation traditionnelle dans l’islam puisqu’il y a aussi des cas en Tunisie, en Algérie et en Mauritanie ces jours-ci?Ahmed al-Tayyeb:On ne peut pas faire de parallèle entre l’Egypte et la Tunisie car les situations sont très différentes. En Tunisie, le peuple a été occidentalisé, coupé de sa culture et de son identité arabe et musulmane. Ce n’est pas le cas en Egypte. Par exemple, la règle de l’héritage tel que décrit par la charia et le Coran, et qui fait l’objet d’un consensus chez les musulmans, a été déformée (en Tunisie). Il en va de même avec l’interdiction du voile dans les rues et les lieux publics. Ainsi l’Université Zitouna – qui avait une place éminente dans l’histoire de l’islam – a été piétinée par le régime tunisien. L’état des libertés ne correspondait pas aux attentes du peuple tunisien. Les médias évoquent beaucoup la corruption et la concentration des richesses nationales au profit d’une élite. La loi de l’histoire veut que, dans ces circonstances, le peuple se soulève pour obtenir des améliorations. L’Egypte est très différente. Nous n’avons pas vécu cette occidentalisation et une telle remise en cause de notre civilisation. Al-Azhar continue de jouer son rôle et transmet son message sur la charia islamique. C’est intouchable. Nous n’avons pas interdit le voile. Beaucoup de femmes préfèrent rester dévoilées et ce n’est pas un problème. Al-Azhar émet ses conseils et l’Etat n’intervient pas sur leur tenue vestimentaire. C’est libre. L’Etat est à nos côtés pour diffuser l’islam correct, la culture islamique modérée et les règles de la charia comme la miséricorde et l’aide au peuple. Il y a bien sûr des différences de classes et de niveau de vie. Comme partout. En Egypte, c’est le résultat de quatre guerres – entre 1948 et 1973 – et d’une très forte croissance démographique. Mais, ici, tout le monde sait que le gouvernement travaille jour et nuit pour vaincre ces problèmes. Voilà pourquoi la comparaison faite par quelques-uns entre ce qui s’est passé en Tunisie et la situation de l’Egypte est vide de tout sens. Je ne peux pas juger du cas de l’immolation à Tunis, il y a des circonstances psychologiques qui ont peut-être poussé cette personne à cet état de fragilité mentale. Mais je peux dire que l’islam interdit absolument qu’un homme ayant sa raison utilise le suicide pour exprimer sa colère. Cette mode de l’immolation chez les jeunes, l’islam l’interdit complètement. – Les coptes ont été l’objet d’attaques, dont un attentat sanglant à Alexandrie (22 morts et 90 blessés) et une tuerie dans un train (un mort et cinq blessés) quelques jours plus tard. Cela révèle-t-il une tension grandissante entre chrétiens et musulmans? – Ce qui s’est passé à Alexandrie est un crime planifié à l’étranger mais exécuté en Egypte. C’est un comportement complètement étranger à la nature du peuple égyptien, copte ou musulman. L’histoire de l’Egypte n’a jamais connu d’affrontements armés entre les coptes et les musulmans depuis l’arrivée de l’islam jusqu’à nos jours. C’est donc un acte terroriste du type qui a visé par le passé des musulmans égyptiens ou frappé des touristes étrangers comme à Louxor. Peut-on dire que ces actes relèvent d’un conflit islamo-chrétien? En toute logique, non. Alors pourquoi décrire l’attentat d’Alexandrie comme un conflit entre l’islam et le christianisme? (on tend un téléphone portable à l’imam). C’est le ministre de l’Education nationale. Il m’annonce qu’il a résolu le problème de la mutation d’un enseignant copte qui s’y opposait. Sa mère m’a sollicité pour empêcher ce transfert et je suis intervenu. C’est réglé. Pour l’attaque dans le train en Haute Egypte, l’auteur – dont on dit qu’il était malade ou mal traité – est aux mains de la justice et il sera puni comme il se doit. Hier [dimanche], l’auteur d’une autre attaque contre des coptes et des musulmans a été condamné à mort. Prenez l’exemple de cet Américain qui a tué plusieurs personnes et blessé une députée. Peut-on parler de tuerie ou faut-il, selon vous, qualifier cela de fitna, de conflit religieux? Ce que je veux dire, c’est que ces actes, lorsqu’ils se produisent hors du monde musulman, ne suscitent pas trop d’interrogations, on passe vite dessus. Mais quand c’est dans un pays musulman, on l’interprète aussitôt comme un conflit religieux. On cherche à diviser les peuples, à créer l’inquiétude et la tension. Je ne sais pas ce que l’Occident a à gagner avec ces accusations incessantes et qui commencent, malheureusement, je suis désolé de le constater, à ériger un mur de méfiance réciproque entre l’Occident et l’Orient. Je crains que cela puisse renforcer, en réaction, une certaine haine chez les musulmans. – Al-Azhar représente un courant modéré de l’islam sunnite. On constate toutefois une influence grandissante du chiisme porté par la révolution iranienne, du wahha­bisme de l’Arabie saoudite, du salafisme ou des Frères musulmans en Egypte, autant de courants conservateurs, puristes, voire extrémistes. Face à cette concurrence, comment pouvez-vous garantir la défense d’un islam moderne et ouvert? Face à leur lecture très littérale du Coran, ne faut-il pas développer une interprétation des textes ancrée dans l’histoire pour repenser un islam qui vive avec son temps? – Je ne veux pas nommer des personnes, ni des doctrines. De façon générale, toute l’histoire de l’islam a été traversée de courants conservateurs et de fermeture qui ont tenté d’imposer leurs points de vue. Mais la doctrine moyenne, modérée, de l’islam, a presque toujours prévalu pour défendre la tolérance. Ce qui se passe aujourd’hui, ressemble à ces vagues du passé. Mais le grand public s’intéresse aux grandes références originelles et correctes de l’islam. Et la référence, c’est Al-Azhar, l’université qui défend depuis plus de mille ans une lecture du Coran modéré. Le musulman est tolérant et modéré ou n’est pas. Concernant la lecture historique du Coran, c’est une question curieuse née en Occident qui ne correspond pas du tout à la vision des spécialistes du Coran dans le monde musulman. Al-Azhar, qui a une vision moderniste mais se réfère toujours aux sources, ne peut se reconnaître dans l’appel à une lecture historique. Elle n’a pas de sens pour l’islam. Elle ne peut s’accorder à l’esprit du Coran. Le Coran est un texte divin, absolu, valable pour tous les temps et tous les lieux. C’est ce qu’on appelle le miracle inimitable du Coran. A mon tour, je vous pose la question: comment pouvez-vous accepter en Occident des organisations religieuses qui affirment que les montagnes peuvent disparaître? Les Evangiles ou le texte de la Bible sont intangibles et intouchables. Mais vous nous posez la question de la stabilité du Coran à travers les siècles et les lieux. Cela m’amène à vous poser cette autre question: l’Occident accepte en ce moment même la colonisation et le meurtre de peuples au nom de slogans et de textes religieux. On reconnaît l’existence de ces pays et on accepte leurs politiques. Vous ne voulez pas mettre leurs textes dans un contexte historique ni stopper les gens qui fondent leur pays sur ces textes. Il y a des Etats qui fondent leur existence sur des textes religieux, sur des mythes considérés comme source de légitimité. – Voudriez-vous parler d’Israël? – Je vous laisse tirer votre conclusion. – La présence de l’islam en Europe est de plus en plus importante. Que dites-vous à vos coreligionnaires qui doivent s’adapter à un cadre laïc? – J’ai suffisamment vécu en Europe pour comprendre la situation. J’ai toujours pu préserver ma croyance et mon identité islamique dans la plupart des domaines de la vie publique. Mais je me retirais en certaines occasions, lorsqu’elles ne s’accordaient pas avec les règles de ma charia islamique. A l’inverse, les Français respectaient bien mes positions et m’ont accordé le droit d’être musulman. Les vives tensions actuelles entre musulmans et pays laïcs en Occident, liées à l’intransigeance de quelques-uns, ne sont pas un problème d’intégration. Cette dureté touche l’Occident comme l’Orient. On s’en plaint aussi ici. Je comprends l’inquiétude de l’Occident envers le comportement provocateur d’une minorité de quelques musulmans. Mais si l’on applique bien le principe de liberté, au sens occidental, aux citoyens musulmans tout en conservant un dialogue avec Al-Azhar, alors on trouvera un large terrain pour la coexistence pacifique entre les musulmans et leurs pays de résidence en Occident. – Il y a une réaction à la présence de l’islam en Europe qui s’est notamment traduite par l’interdiction des minarets en Suisse. Avez-vous un commentaire sur ce vote? Le fait que le rejet de l’islam est un thème de plus en plus porteur dans les droites populistes européennes vous inquiète-t-il? – La question des minarets n’est pas fondamentale. La question importante est celle de la liberté religieuse que l’Occident prétend toujours vouloir défendre et pratiquer. Cette liberté, en Occident, prend les couleurs de l’arc-en-ciel: elle change, elle se diversifie. Quand on parle de l’islam, des femmes musulmanes ou des lieux de prière de l’islam, la couleur est différente de celle appliquée aux autres religions. Je prétends que notre civilisation islamique a toujours été plus raisonnable, plus large d’esprit et a mieux garanti la liberté des autres que la civilisation occidentale. Voyez par exemple les églises dans les pays musulmans, dont les clochers s’élèvent haut dans le ciel. Jusqu’à ce jour, il n’y a aucune autorité ou aucune règle dans le Coran qui limite la hauteur des clochers ou des minarets. Les meilleurs exemples en sont les cieux égyptiens. Quant à l’extrême droite européenne, ce n’est pas mon problème mais celui de la nature de la civilisation occidentale qui tantôt se durcit, tantôt s’assouplit sans que l’on sache pourquoi. – Que faites-vous de l’interdiction de construire des églises en Arabie saoudite par exemple? – Dans le monde arabe, il est tout à fait incorrect de dire que les églises ou leur construction sont interdites, limitées ou conditionnées. Il suffit de se promener au Caire pour s’en convaincre. Il y a même des églises à côté des mosquées. Pour l’Arabie saoudite, je vous renvoie la question: est-ce que l’on me permet, à moi musulman, d’aller bâtir une mosquée à l’intérieur du Vatican?