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Mylène Flicka, dans le Jardin d'Eole, Paris. Mars 2018
© ANTOINE DOYEN

Journalisme

Mylène Flicka, l'art de chasser les talents

A 21 ans, cette écrivaine béninoise redessine les lignes entre journalisme et engagement citoyen en exposant aux yeux du monde une jeunesse africaine rayonnante et conquérante

Pendant cette année anniversaire de nos 20 ans, «Le Temps» met l’accent sur sept causes emblématiques de nos valeurs. Nous nous penchons d’abord sur les défis du journalisme à l’heure où le secteur est chamboulé par l’ogre numérique, où les fausses nouvelles pullulent, et où les pouvoirs politiques veulent reprendre la main sur l’information. Après avoir raconté la semaine dernière comment travaillaient 5 autres «Temps» dans le monde, nous vous proposons cette semaine des portraits de journalistes qui font bouger les lignes. Quatrième portrait aujourd’hui: l'écrivaine béninoise Mylène Flicka et sa plateforme Irawo.


Les portraits défilent sur le site d’Irawo. Celui de l’«incroyable» Stévy Wallace, qui a d’abord raté son bac, trop occupé à traîner avec ses amis, a émigré en Europe, souffert entre des services à McDonald’s et des CDD à Orange, fini par décrocher un diplôme en marketing digital et accumulé les jobs et les déboires, avant d’être appelé à Cotonou pour devenir Chief Digital Officer de la Présidence. Celui de Raodath Aminou, ingénieure passée par Polytechnique et la banque Rothschild, qui a tout laissé tomber pour fonder Optimiam, l’application anti-gaspi qui met en relation clients et commerçants qui ont des surplus alimentaires. Celui de Rawdath Demba Diallo, 12 ans, une géniale athlète du roller qui accumule les médailles d’or sur le continent africain et rêve de devenir championne du monde… Chacun raconte ses défis, son ambition, ses victoires. Sur les photos, les sourires sont immenses.

Il manque un portrait parmi tous ces modèles de réussite aux histoires inspirantes: celui de Mylène Flicka, la fondatrice d’Irawo, militante du web, féministe, lectrice de Nietzsche, réfléchie et révoltée à la fois, bachelière à 15 ans, diplômée de l’Ecole nationale d’administration et de la magistrature du Bénin à 18, qui brûle les étapes et porte haut ses rêves d’une Afrique joyeuse, battante et entrepreneuse.

«Un gigantesque répertoire de talents africains»

«Tout a commencé le 1er mai 2015 quand, sur mon blog, je m’en suis prise à un entrepreneur qui avait osé déclarer que selon lui les femmes n’avaient pas droit au travail salarié.» La voix reste douce dans le café parisien où nous retrouvons la jeune femme, mais son rythme s’accélère. «J’étais choquée, énervée, enragée.» Mylène a déjà souvent dénoncé le sort fait aux femmes en Afrique, qui doivent se taire et tout endurer. Elle ne veut pas «subir la vie». Son long billet plein de colère, «Ce fils de femme», signé par une jeune fille d’alors 17 ans, est partagé des milliers de fois, jusqu’en Indonésie. La jeune fille au caractère bien trempé comprend que sa voix porte. Un stage décevant au Ministère des affaires étrangères plus loin, elle décide qu’écrire lui permettra de mieux participer à la conversation du monde, comme elle en rêve.

Mylène a alors l’occasion d’écrire le portrait de Marie-Cécile Zinsou, la fille de l’ancien premier ministre du Bénin, dont la fondation lutte pour la préservation de l’héritage culturel béninois. Puis celui de jeunes danseurs qu’elle rencontre place des Martyrs à Cotonou. Sa plume est passionnée, empathique, impatiente. «J’étais fière de ces gens que j’avais commencé à rencontrer, et cela a fait germer en moi cette envie de créer un gigantesque répertoire de talents africains, de changer le regard qu’on peut avoir sur la jeunesse. Je voulais déceler des jeunes qui puissent inspirer d’autres jeunes, que chacun puisse prendre ses responsabilités dans notre destin commun.»

La société africaine a été fondée sur le respect de la hiérarchie et de l’aîné, et parfois cette valeur est corrompue quand elle devient une manière de discriminer les jeunes, de les diaboliser

Dans les journaux, à la télévision, la jeune femme réalise l’absence de la jeunesse: «Trop de politiciens, et beaucoup de gérontophilie. La société africaine a été fondée sur le respect de la hiérarchie et de l’aîné, et parfois cette valeur est corrompue quand elle devient une manière de discriminer les jeunes, de les diaboliser. Un jeune qui réussit est suspect, on se demande s’il ne vend pas de la drogue, si ce n’est pas un cybercriminel: on n’a pas de regard positif sur les jeunes, il y a une sorte de fatalisme avec lequel on a grandi. Je rejette ce fatalisme, pour moi ces jeunes sont de véritables symboles d’espoir. C’est là que j’ai créé Irawo.»

«Utiliser ma plume comme une caméra»

Irawo, une étoile, en nago, une des langues du Bénin. Mylène finance pendant un an son nouveau site avec l’argent de ses deux bourses d’études, obtenues grâce à ses excellents résultats scolaires. Le succès est immédiat. Le premier portrait, celui du web-entrepreneur Ulrich Sossou, est lu par des milliers de personnes, au point d’attirer la curiosité et les caméras de Canal + Réussite. Suivront Jeune Afrique, Radio France, qui évoquent à leur tour le «Steve Jobs du Bénin». «C’est cela que je voulais, attirer l’attention sur ces jeunes, utiliser ma plume comme une caméra!» se réjouit la jeune femme. Autre signe de réussite, Yanick Folly, le jeune photographe qui réalise les (très beaux) portraits du site, travaille aujourd’hui pour l’AFP. Bien sûr, c’est Irawo qui a attiré l’attention sur lui, raconte fièrement Mylène…

Le tout jeune média est ensuite hébergé dans un incubateur de start-up qui lui procure expertise et logistique. La «team Irawo» fonctionne aujourd’hui avec une équipe internationale de bénévoles, des «ambassadeurs» expatriés au Canada, en France, ailleurs en Afrique.

Tous les mois, Irawo publie un nouveau portrait, une personnalité parfois dénichée par les internautes, sollicités en permanence sur Facebook, sur Twitter, et sur le site. Chacun suscite des centaines de commentaires. Des sujets magazine complètent le site – des citations motivantes, des conseils, des chroniques culturelles. «Plus de 600 000 personnes ont été en contact avec Irawo depuis sa création, explique Mylène, dans 118 pays.»

La politique en embuscade

Le site découvre aussi la politique. Un reportage sur un très beau village de paillotes du nord du pays mais sans électricité et sans eau potable suscite la polémique: on accuse Mylène, Yanick Folly, le photographe, et Mawunu Feliho, blogueur et pilote de drone, auteur d’images impressionnantes, de faire dans le misérabilisme, d’être des «fils à papa», des envoyés politiques de l’opposition. Un autre journal mène une contre-enquête. «On ne dormait plus, on s’est retrouvé à devoir nous justifier: on remettait en cause la crédibilité de notre média!» se rappelle Mylène, encore tremblante de colère. «Ça a aussi réveillé des accusations de détournement de fonds destinés à l’alimentation en eau. Cette question était politiquement très sensible, et révélait aussi les incompétences qui menaient à cette situation. J’avais 19 ans, c’était horrible, j’étais au bord de la crise de nerfs.»

Mylène suit aujourd’hui un MBA à Paris, qui doit lui permettre d’avancer sur la construction de la marque Irawo et de renforcer ses compétences en e-business. Elle en profite aussi pour explorer la riche communauté d’expatriés africains à Paris. «Il y a une équipe au Bénin qui s’occupe d’Irawo, j’ai pris le soin de bâtir la plateforme en lui donnant sa propre personnalité, elle appartient à des millions de gens.» Mylène se donne cinq ans pour faire d’Irawo un média de référence pour les 64% de jeunes que compte l’Afrique, avec peut-être chaînes de radio et de télé. La conversation mondiale est bien partie.


Mylène Flicka en dates

1996 Naissance à Cotonou de Marie-Madeleine Akrota, alias Mylène Flicka.

2005 Premiers pas sur internet.

2011 Première place au baccalauréat littéraire du Bénin.

2014 Lancement de son blog.

2015 Diplôme de l’Ecole nationale d’administration et de la magistrature et lancement d’Irawo.

2018 Plus de 70 000 tweets littéraires ou énervés déjà écrits. MBA à Paris.

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