Portrait

Le mystère Angela

La chancelière a toutes les chances d’être réélue pour un troisième mandat à l’issue des élections législatives dimanche prochain. Le programme de son parti, la CDU, se résume à un mot: Merkel. Mais que sait-on d’elle?

Une affiche électorale résume toute la campagne d’Angela Merkel: un collage de 2100 photos, toutes réalisées par des fans anonymes d’«Angie», sur 2400 mètres carrés et planté en face de la gare centrale de Berlin. «L’avenir de l’Allemagne est entre de bonnes mains», assure l’affiche. D’Angela Merkel, on ne voit que les mains justement, réunies en un triangle, une posture devenue légendaire qu’elle arbore presque toujours lorsqu’elle se trouve debout face à une caméra.

C’est aussi entre ses mains que repose l’intégralité de la campagne de la CDU dont le programme semble se résumer à un mot: Merkel. Ainsi lorsqu’elle affronte son rival social-démocrate Peer Steinbrück à la télévision, le 1er septembre, c’est avec une modestie presque arrogante qu’elle s’adresse aux électeurs, en fin de débat: «Vous me connaissez!»

Un culte de la personnalité inédit en Allemagne, qui a déclenché sur le Web un vaste mouvement de critiques sarcastiques. Cette polarisation sur la personne d’Angela Merkel est d’autant plus surprenante que le public connaît finalement mal cette femme venue de l’Est à la trajectoire si atypique.

«Ne me demandez pas d’anecdotes sur Angela Merkel!» prévient Werner Weidenfeld, directeur de l’institut de politologie CAP de l’Université de Munich qui la fréquente à l’occasion. Angela Merkel protège jalousement sa vie privée et ceux qui ont rompu le contrat tacite de discrétion absolue se sont tous fait évincer de son entourage. Elle seule semble s’autoriser à distiller depuis peu, par bribes, quelques détails de sa vie privée: son film préféré (La Légende de Paul et Paula, une romance sortie des studios de la RDA très populaire à l’Est), ses goûts culinaires simples (roulades de bœuf et soupe de pomme de terre), son sommeil (qu’elle «stocke comme un chameau l’eau») et que chez un homme, elle est «sensible aux beaux yeux».

Mais même lorsqu’elle semble se livrer, elle le fait de façon contrôlée. En huit ans de pouvoir, on ne l’a vue céder à l’émotion que lorsque l’équipe d’Allemagne et son buteur préféré Bastian Schweinsteiger marquent. Et elle n’a pris qu’une fois une décision à la hâte: après avoir décidé dans un premier temps d’allonger la durée d’activité des centrales nucléaires, elle est subitement revenue en arrière après le drame de Fukushima en mars 2011.

Populaire et sans rivaux, Angela Merkel est au sommet de sa puissance. Jamais un chancelier n’a eu autant de pouvoir qu’elle, au bout de huit ans d’exercice. Sa cote de popularité est stable – de 52 à 60% d’opinions positives selon les semaines – et va bien au-delà des frontières de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) dont elle a pris la direction par surprise, en avril 2000, à la faveur du scandale des caisses noires du parti.

En Allemagne, politologues et biographes semblent tous se casser les dents sur le «mystère» Merkel. Comment expliquer la popularité d’une chancelière sans grand charisme et à l’apparence si lisse, piètre oratrice, si lente à prendre une décision, si prudente dans ses choix et dépourvue de vision politique? «Elle dit «oui» à tout, même si au final elle ne fait rien. Elle endort le public», se désespère le chef du SPD, Sigmar Gabriel, qui mise sur l’alternance en 2017. Et de citer le mariage homosexuel, le salaire minimum ou encore l’instauration d’un quota féminin dans les entreprises. Angela Merkel s’est dite «favorable à titre personnel» à chacune de ces mesures plutôt populaires. Regrettant même d’être «dans l’impossibilité de les mettre en pratique» à l’heure actuelle. Qualifiée de «chancelière téflon» par ses adversaires, rien ne semble avoir de prise sur elle.

Paradoxalement, c’est ce côté «normal», combiné à un style de plus en plus présidentiel, qui semble séduire les Allemands. Au cours des années, la politique étrangère et l’Europe sont devenues son terrain de prédilection. Son deuxième mandat, dominé par la crise de l’euro, lui a permis de se positionner en défenseur inconditionnel des intérêts allemands. Les Allemands, résume l’hebdomadaire britannique The Economist, pensent qu’Angela ­Merkel les a «protégés du grand bazar qui avait lieu autour d’eux». Mais ni les médias ni l’opposition – qui a approuvé tous les plans de sauvetage de l’euro – ne les ont vraiment contredits sur ce point. Imperceptiblement, la chancelière a de plus en plus laissé au cours des dernières années à ses ministres le soin de gérer les questions de politique intérieure, n’intervenant plus dans les affaires courantes que lorsqu’un débat devient menaçant pour elle.

«Elle n’est plus intéressée que par une chose: le maintien au pouvoir», critiquent ses adversaires. Angela Merkel a toutes les chances d’obtenir un troisième mandat. Et dément fermement toute rumeur qu’elle serait prête à démissionner avant la fin de la législature, pour mettre en selle un successeur à son goût. Le choix serait de toute façon limité: «Angie» a éliminé tous ses concurrents potentiels au sein de la CDU.

Comment expliquer la popularité d’une chancelière sans grand charisme, à l’apparence si lisse et dépourvue de vision politique?

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