De quoi est mort Etienne Louvet? C’est sous ce nom que les experts français de l’hôpital de Percy avaient analysé les causes possibles de l’état de santé déclinant, puis du décès du président de l’Autorité palestinienne Yasser Arafat. C’est le nom repris par des spécialistes lausannois qui, huit ans plus tard, ont découvert sur ses effets personnels l’équivalent d’une bombe nucléaire: la présence en quantité inexpliquée de polonium 210, un élément radioactif dont l’ingestion d’un seul microgramme provoque la mort. Les deux Suisses et leurs équipes attendent aujourd’hui les suites possibles de cette découverte, qui devraient passer par Ramallah, et par l’exhumation du corps d’Arafat, enterré à côté de son ancien quartier général où il avait vécu les trois dernières années de sa vie, assiégé par les blindés de l’armée israélienne. Mais sur place, aussi bien à Ramallah qu’à Jérusalem, on semble peu empressé de rouvrir à la fois la tombe et le dossier.

Suite au choc provoqué par ces résultats (dévoilés cette semaine sur la chaîne Al-Jazira, LT du 5.7.12), les dirigeants palestiniens ont donné le sentiment d’un certain embarras. La crainte de contrevenir aux règles de l’islam? D’œuvrer contre la volonté de la famille? De faire surgir de possibles complicités palestiniennes en cas d’assassinat avéré? Les autorités religieuses des territoires palestiniens ont donné leur accord. Souha Arafat, la femme de l’homme au keffieh, répète partout qu’elle est favorable à une enquête approfondie. Mais Patrice Mangin, directeur du Centre universitaire romand de médecine légale (CURML), le confirme: «Même si nous pourrions intervenir rapidement, personne ne nous a contactés jusqu’ici.» A Ramallah, ­pourtant, le successeur d’Arafat, Mahmoud Abbas, a d’ores et déjà donné son accord de principe à une éventuelle autopsie. Et l’un de ses adjoints, Nimr Hamad, confirme que l’Autorité palestinienne s’apprêterait à envoyer en Suisse et en France une équipe de scientifiques chargés «d’en apprendre plus sur les résultats des analyses».

Du côté des responsables israéliens (qui apparaissent comme les principaux suspects si la thèse de l’empoisonnement se confirmait), les réactions vont de l’indifférence affichée au déni catégorique. «Israël ne l’a pas tué», affirmait à la télévision Dov Weisglass, le plus proche conseiller du premier ministre Ariel Sharon qui, à l’époque, affirmait publiquement que Yasser Arafat ne disposait plus de la moindre «assurance vie». Le même Weiglass a mis la mort d’Arafat sur le compte d’une «erreur médicale» commise par les médecins français à Percy.

D’autres en Israël s’en prennent plus directement au travail des Suisses, à l’instar d’Eli Karmon, expert en contre-terrorisme, qui estime impossible le fait que les affaires d’Arafat puissent receler de telles quantités de polonium huit ans après. «Quelqu’un a introduit le polonium beaucoup plus tard», affirmait-il au Jerusalem Post.

A Lausanne, François Bochud, qui a effectué les mesures sur les effets d’«Etienne Louvet», rejette ces critiques. Le polonium 210 a une période de demi-vie de 138 jours (la moitié de la substance disparaît en ce laps de temps). Il faut en outre «prendre en compte d’autres phénomènes physiologiques» (le corps évacue progressivement une partie de la substance). «Nous avons intégré ces éléments dans nos modèles», insiste le directeur de l’institut de radiophysique du CHUV. Le cas d’école était offert par Alexander Litvinenko, cet ancien espion empoisonné au polonium en 2006. «Nous avons pu observer des résultats proches de ce scénario. Les modèles sont cohérents avec l’intoxication par quelques micro­grammes de polonium.»

La présence de polonium (à l’état naturel dans l’environnement) sert parfois à dater la mort d’un individu lorsque l’élément est prélevé sur les restes osseux, une technique bien rôdée pour les Lausannois. Si les deux hommes avaient le feu vert, «les seules difficultés viendraient de l’organisation logistique, affirme Patrice Mangin. Nous savons faire ça.» Dans l’hypothèse où cette perspective devait se réaliser, une liste d’autres laboratoires compétents a cependant été établie. «Pour des questions de rigueur scientifique, il ne faut pas que nous soyons les seuls sur place», conclut François Bochud.

«Israël ne l’a pas tué», affirme Dov Weisglass, le conseiller d’Ariel Sharon, le premier ministre de l’époque