S'il est vivant, Saddam Hussein se cache-t-il dans un de ses bunkers souterrains construits à travers l'Irak durant ses trente années de pouvoir? Cela est peu probable au regard de ce qui s'est passé à Bagdad, où la plupart de ces complexes, enfouis parfois jusqu'à 70 m de profondeur par leurs constructeurs (dont le bureau d'ingénieurs Cepas de Zurich), n'ont quasiment pas été utilisés durant le conflit. La grande vulnérabilité de ces installations est qu'elles se trouvent essentiellement sous les palais présidentiels dont les Américains connaissaient l'emplacement, et que leurs troupes occupent.

Au coeur du «projet 2000»

Une rare visite – autorisée par le QG américain – de plusieurs de ces bunkers dans la capitale montre que la plupart avaient plus été conçus comme des abris classiques contre les bombardements que comme des voies de fuite possibles ou des centres de commandement clandestins. «Je ne crois pas à la théorie de Saddam enfoui sous des dizaines de mètres de béton avec ses fils», explique le capitaine Brad Dobosenski, de la première division blindée en charge de Bagdad. Même les bunkers que nous ne pouvons pas encore faire visiter à la presse sont très classiques. Je peux confirmer l'existence, sous cette ville et en province, de grands complexes souterrains. Mais aucun d'entre eux ne peut, pour des raisons aussi bien techniques que militaires, constituer un refuge inexpugnable pour des dirigeants en fuite.»

Cet officier sait de quoi il parle. Le QG de sa compagnie est installé, à Bagdad, au cœur du complexe présidentiel, très exactement dans le siège du parti Baas sous lequel fut construit, dans les années 80, le plus fameux des bunkers de Saddam: le «projet 2000» achevé en 1985 par la firme allemande Boswau Knauer avec le concours de la compagnie yougoslave Svetlosi. Sur ce «projet 2000» tout avait été écrit: qu'il disposait d'une route privée le reliant à l'aéroport, qu'il comptait des entrées «invisibles», qu'il comportait une mosquée, un hôpital, etc. La réalité est plus proche d'un abri militaire de très grande dimension. Son entrée principale, d'abord, est pour le moins attendue: au rez-de-chaussée du siège du parti Baas, derrière une porte de bois qui pourrait être celle d'une salle de réunion. Une fois poussée cette porte, l'indication «abri» est inscrite sur le mur en arabe, juste au-dessus de quelques marches conduisant à un gros sas blindé de couleur bleue. S'ensuivent cinq étages, très bien aménagés même si tout le mobilier a disparu lors des pillages. Chaque niveau comporte une trentaine de chambres avec quatre lits superposés chacune, armoires et lavabo. Une seule clinique est visible, au premier sous-sol, avec une vingtaine de lits. La cuisine est au même niveau. Plus des bureaux, une salle des cartes, une centrale téléphonique…

Le plus inattendu est le soin apporté à la décoration. La salle de douche est en marbre, dotée de trois grands lavabos et de séchoirs à main électriques. Tous ces équipements sont de la meilleure facture: Siemens pour l'électricité, Carrier pour les climatiseurs, Thomson… Les Américains affirment en revanche n'avoir trouvé, à leur arrivée, aucun stock de médicaments ou de provisions, signe que ces antres étaient délaissés. Impossible, par ailleurs, d'obtenir des détails sur le «projet 359», nom de code du bunker suisse de Saddam, construit lui aussi dans le palais présidentiel: «En gros, chaque bâtiment a son bunker et tous ont plutôt bien résisté aux bombes, explique le sergent Meeden, qui travaille à leur recensement. Mais il nous est très difficile de dire qui a construit quoi. Tous se ressemblent beaucoup.»

Les leçons de Hô Chi Minh

Un autre fantasme que permet de lever cette visite est la prétendue «invisibilité» des bunkers de Saddam. Les deux que nous avons parcourus, pendant plus de trois heures, comportent des cheminées d'aération en forme de périscope bien visibles dans les jardins de la présidence. «Ce type de bunker devient inutilisable dès que l'ennemi contrôle la surface. Ils ne servent qu'en cas d'attaque aérienne», commente le capitaine Dobosenski. La dissimulation des sorties de secours est aussi minimale: toutes se trouvent, selon les Américains, dans des tourelles reconnaissables. Les militaires américains ont enfin été surpris par la facilité avec laquelle ils ont pu faire sauter les sas blindés: «Nos troupes s'attendaient à des doubles ou triples portes, voire à des leurres. Rien de tout cela. On est dans la configuration typique d'une base militaire avec bunker. Sans plus», poursuit l'officier. Les forces d'occupation reconnaissent ainsi avoir débusqué de très longs tunnels, mais démentent l'existence de routes souterraines.

Cela n'empêche pas les Irakiens de continuer de croire à un Saddam caché dans les entrailles de la terre. «Pas dans un de ces bunkers-palais, mais dans de vraies caches souterraines, creusées sous des palmeraies ou des maisons privées, dans son fief de Tikrit», prédit à Bagdad un ex-colonel de la Garde républicaine. «Comment expliquez-vous qu'après les embuscades, les partisans qui attaquent les GI's disparaissent? Ce n'est pas des bunkers avec des routes qu'il faut chercher, mais des tunnels capables d'abriter une poignée d'hommes, et débouchant par exemple sur une rivière», complète-t-il. Si tel est le cas, cela réveillerait de très mauvais souvenirs pour l'armée américaine, mise en échec au Vietnam par ce type de pratiques. Les Viêt-congs avaient troué les environs de Saigon de tunnels et de caches un million de fois plus sommaires que les bunkers suisses ou allemands payés à prix d'or par Saddam. Mais beaucoup plus efficaces. Dans la préparation minutieuse de sa fuite et de sa clandestinité, le dictateur irakien a peut-être retenu les leçons de Hô Chi Minh.