«Suicide par pendaison». C'est le verdict des autorités américaines à propos d'un Yéménite et de deux Saoudiens retrouvés morts le 10 juin 2006 dans leur cellule de Guantanamo. Mais leurs familles ont toujours réfuté les résultats des autopsies menées par l'équipe médicale militaire. Avec l'organisation Alkarama for Human Rights, elles ont mandaté l'Institut de médecine légale de l'Université de Lausanne pour une seconde autopsie. N'ayant pas été autorisé à se rendre en Arabie saoudite, celui-ci n'a pu examiner que le corps du Yéménite. Hier, le professeur Patrice Mangin qui a dirigé les opérations rendait son rapport à Genève. Interview.

Le Temps: Vous avez effectué la seconde autopsie onze jours après le décès des détenus. Dans quel état avez-vous trouvé le corps du jeune Ahmed Ali Abdullah?

Patrice Mangin: A notre grande surprise, il était remarquablement conservé. Il a été transporté des Etats-Unis au Yémen dans un container en aluminium qui le maintenait congelé.

- Qu'avez-vous pu observer?

- Il y avait les traces d'un sillon au niveau du cou. Des ecchymoses sur le dos de la main droite pouvaient faire penser à des ponctions par voie veineuse. Il y avait des lésions des dents et de la bouche. Et chose incompréhensible, les ongles des mains et des orteils étaient coupés à ras. Par ailleurs, il manquait les organes des régions du pharynx, du larynx et de la tranchée. Or ce sont les plus importants à examiner en cas de pendaison... Nous avons aussi pu vérifier l'identité du mort en analysant du liquide sanguinolent. Nous n'avons trouvé aucune substance dans le corps.

- Quelles conclusions en tirez-vous?

- Il y a eu asphyxie, donc la thèse du suicide est possible, mais ce n'est pas la seule. Trop d'informations nous manquent pour des conclusions définitives. Comment ont été découverts les corps? Les moyens de pendaison? Et surtout, dans quel état sont les organes manquants? Nous avons adressé une lettre aux autorités américaines, sans réponse à ce jour.

- Comment interprétez-vous ce silence?

- C'est étonnant: d'un côté, on a pris tant de soin à nous envoyer les corps dans un état de conservation extraordinaire - ce qui nécessite des moyens très onéreux. De l'autre, les informations indispensables nous manquent.

- Et les deux corps rapatriés en Arabie saoudite?

- Ils ont été autopsiés par un médecin saoudien qui est confronté aux mêmes problèmes. Les pièces anatomiques autour du cou sont absentes. Et il n'a pas de réponse des Etats-Unis.

- Peut-on supposer qu'il y ait eu manipulation pour faire croire au suicide?

- Je n'irais pas jusque-là. Il peut être légitime de prélever ces organes et de les conserver comme preuves. Mais il est vraiment regrettable de ne pas pouvoir prendre connaissance des rapports des médecins américains.

- Excluez-vous l'hypothèse d'une exécution par pendaison ou strangulation?

- Non. Mais lors des exécutions par pendaison, les traces de lésions autour du cou sont plus radicales que lors d'un suicide.

- Et les ongles coupés à ras?

- En médecine légale, il se peut qu'on coupe les ongles des mains dans le cadre d'une agression pour détecter des traces d'ADN de l'agresseur. Mais les orteils? Ils ont fait la même chose sur les deux Saoudiens. Vraiment bizarre.

- Votre impression?

- Comme expert, je ne peux que m'en tenir aux faits. Mais selon les témoignages des anciens prisonniers de Guantanamo, il ne se passerait jamais plus de cinq minutes sans qu'un gardien passe devant les cellules. Dans ce cas, le timing ne joue pas. Car un décès par pendaison prend au moins trois minutes. Donc la personne n'aurait eu que deux minutes pour mettre en place tout le système... Et trois décès par pendaison le même jour?