Depuis son isolement entretenu, la République populaire autoproclamée de Lougansk (pro-russe), en guerre contre l’Ukraine, connaît un épisode de crise majeur, qui pourrait déboucher sur un affrontement de différentes factions séparatistes. Son dirigeant, Igor Plotnitski, serait en passe d’être délogé par son ministre de l’Intérieur dans ce qui s’apparente à un putsch, un duel révélant des frictions au sein des organes de forces russes, véritables patrons des séparatistes.

Depuis deux ans, Lougansk est devenue un trou noir de l’information. La presse internationale y est quasi systématiquement exclue, plus encore qu’à Donetsk, à l’exception des journalistes russes ou de ceux n’ayant pas couvert le début de la guerre en 2014. Les observateurs du conflit doivent désormais recroiser à distance des sources indirectes et recourir à des informations et vidéos géolocalisées postées sur les réseaux sociaux par les habitants.

Règlements de comptes

Or, depuis lundi, une activité paramilitaire inhabituelle règne dans le second bastion du Donbass. Depuis que la guerre a éclaté, Lougansk est connue pour l’opacité de sa scène politique locale et par les règlements de comptes sanglants entre leaders pro-russes, sur fond de contrebande juteuse. Homme fort depuis 2014, après l’assassinat de ses rivaux, Alexeï Mozgovoï et Alexander Bednov, Igor Plotnitski avait déjà échappé à un attentat en août 2016.

Cette fois, il voit son autorité contestée par son ambitieux ministre de l’Intérieur, Igor Kornet, qu’il a tenté de limoger lundi. Immédiatement, le centre-ville et les bâtiments administratifs sont bouclés par des hommes armés non identifiés. Mardi, environ 150 soldats sans insignes prennent position dans Lougansk. La télévision et la radio sont interrompues, les écoles du centre fermées. La rumeur envoie déjà Plotnitski à Moscou. Trop tôt.

La fin du «projet Lougansk»

Mardi, la mission spéciale d’observation de l’OSCE observe «trente véhicules, incluant des blindés». Le soir même, des témoignages certifient qu’un convoi militaire se dirige de la République de Donetsk vers celle de Lougansk. «Les forces de Donetsk soutiennent Kornet et leur déploiement signifie peut-être la fin du projet Lougansk pour obtenir une république unifiée», analyse Iouri Zoria, un journaliste ukrainien spécialiste du dossier.

Jeudi, l’étrange coup d’Etat de brumaire continuait à Lougansk, sous la neige. Les hommes d’Igor Kornet ont arrêté manu militari le procureur général de la République, fidèle à Plotnitski. Le journal russe Novaïa Gazeta a ses informations selon lesquelles Igor Plotnitski a fui, en convoi motorisé, vers la Russie. L’intervention des forces spéciales de la République de Donetsk est confirmée, donnant une signification politique à cette microrévolution.

L'influence du FSB

Igor Plotnitski est l’homme lige de Vladislav Sourkov, le conseiller spécial de Vladimir Poutine, considéré comme le «président réel» de Donetsk et de Lougansk. Les organes de police des deux embryons d’Etat sont liés quant à eux au FSB russe, tandis que des officiers de l’armée russe ont participé en 2015 et 2016 à la formation des armées des deux républiques en y fusionnant une multitude de groupes paramilitaires locaux.

«Le coup pourrait être une tentative du FSB de renforcer ses positions sur ce territoire», avance Iouri Zoria, lui-même natif de Lougansk. L’autre explication possible: Moscou pourrait être tenté de rebattre les cartes dans ses protectorats du Donbass. Cet automne, les rencontres se succèdent entre Vladislav Sourkov et Kurt Volker, le représentant spécial des Etats-Unis pour l’Ukraine. L’enjeu: la création d’une mission de maintien de la paix de l’ONU.

«Extrêmement compliqué», estiment des diplomates en poste à Kiev, tant les positions russe et occidentale divergent. Mais un nouveau casting pourrait faire bouger les lignes. «Ce coup pourrait être une mise en scène afin de couvrir le déploiement de troupes russes, ensuite proposées par Poutine comme des troupes de maintien de la paix», avance une source proche du dossier, décrivant le scénario craint en Ukraine.

Offensive ukrainienne

L’affaire est observée de près à Kiev, où Petro Porochenko a convoqué mardi soir un Conseil national de sécurité et de défense. A l’issue de la réunion, le président ukrainien a déclaré que «l’armée ukrainienne était prête à tous les scénarios possibles». Alors que les protagonistes du conflit sont tenus par les accords de Minsk mais que les séparatistes se déchirent, Kiev pourrait être tenté de reprendre l’initiative. 

Ainsi, mardi soir, alors que les forces de Donetsk se déplumaient pour faire le ménage à Lougansk, selon des sources militaires, l’infanterie de la 54e brigade de l’armée ukrainienne et celle du 24e bataillon Aidar auraient «libéré trois villages et repris le contrôle de hauteurs stratégiques» dans le saillant de Svitlodarsk, une des portions du front les plus âprement disputées à l’orée de ce quatrième hiver de guerre.