«J’étais un nomade, je vivais dans la montagne, dans la région de Ngaba (province du Sichuan, dans l’ouest de la Chine). En été, j’élevais des yacks, des chèvres et des moutons. Je passais l’hiver en ville pour vendre des vêtements ou des objets que nous fabriquions, mes sœurs et moi. Quand je suis parti, en 2011, je n’ai rien dit à personne. Un jour, un camion est passé, j’ai demandé au chauffeur si je pouvais monter. Il m’a emmené à Lhassa. Là, j’ai emprunté de l’argent à des Tibétains qui retournaient à Ngaba. Je leur ai dit de demander à mes parents de les rembourser. Aujourd’hui je n’ai plus de contact avec ma famille. Les communications sont fréquemment bloquées par les autorités.

»Depuis 1998, je suivais des cours à l’école du monastère de Kirti pour devenir moine. En 2002, des Chinois sont venus et m’ont dit qu’à partir de maintenant, je devais apprendre le chinois à la place du tibétain. J’étais paniqué, j’ai pensé que c’était la fin du Tibet et des Tibétains. Depuis 2008, la situation s’est aggravée, il y a de plus en plus de révolte et de répression. Moi-même, j’ai participé à deux manifestations en 2009. Mais mes parents ont pris peur et m’ont interdit de retourner dans la rue. Ceux qui se révoltent se font battre et jeter en prison. La situation est devenue étouffante. On se fait contrôler et arrêter pour rien. Tout le monde a peur. La Chine est de plus en plus forte, elle surveille tout. Des gardiens entourent le monastère jour et nuit. Ils ont imposé l’éducation patriotique. Il fallait exprimer sa reconnaissance au gouvernement chinois et renier le dalaï-lama, déclarer qu’il est un renégat et qu’il nuit à l’unité de la grande Chine.

«C’est noble de se sacrifier»

»Les immolations ont commencé à devenir régulières. L’un de mes cousins s’est immolé par le feu. Je n’en ai pas été témoin, mais j’ai vu son corps calciné. Je n’ai pas eu le courage de m’immoler malheureusement. Si je ne faisais rien, je me sentais coupable. Si je m’immolais, mes parents allaient souffrir. Je ne pouvais pas rester neutre, alors je suis parti. Quand je suis arrivé au Népal, on m’a conseillé de partir en Suisse, parce que c’est un pays sûr et démocratique. Je ne souhaite pas retourner au Tibet tant que le gouvernement chinois ne change pas. Je pense que les Chinois et les Tibétains pourraient vivre ensemble. Le problème, c’est l’attitude des autorités. Elles veulent transformer le Tibet en Chine par convoitise.

»Je ne sais pas si c’est bien ou mal de s’immoler. Si les Tibétains se révoltent, ils risquent de se faire tuer ou de devenir violents. En s’immolant, ils ne portent atteinte qu’à eux-mêmes. C’est noble de se sacrifier pour son pays et j’espère que l’ONU réagira, car c’est pour cela que les Tibétains s’immolent, pour alerter le monde.»