Croix-Rouge

La naissance de l’idée humanitaire

Genève vient de célébrer le 150e anniversaire de la signature de la première Convention de Genève du 22 août 1864. Retour sur la naissance de la Croix-Rouge qui est issue, entre autres, d’une révolution sociale au sein des grandes familles genevoises

L’idée humanitaire

Genève vient de célébrer le 150e anniversaire de la signature de la première Convention de Genève. Retour sur la naissance de la Croix-Rouge qui est issue, entre autres, d’une révolution sociale au sein des grandes familles genevoises

Cent cinquante ans. Est-ce qu’on peut s’imaginer le comment de la signature, à Genève, il y a cent cinquante ans, de la première Convention internationale pour la protection des blessés de guerre? Sept générations nous séparent de l’événement. Peut-on saisir l’esprit qui l’imprégnait? Quand une action a porté ses fruits, quand elle a réussi, il est difficile de mesurer la distance qui la séparait de l’échec. De rendre compte des hasards qui lui ont profité, et de ceux qui auraient pu la faire capoter. Derrière toutes les grandes œuvres, la chance a toujours sa part.

Il y a eu un inventeur, Henry Dunant. Un bâtisseur, Gustave Moynier. Des appuis de poids, le général Dufour, le Conseil fédéral; des alliés dans les sociétés européennes et certains de leurs gouvernements, à commencer par celui de Louis Napoléon Bonaparte en France.

Il y a eu une époque, qui commençait à contester les horreurs de la guerre: le reportage journalistique avait fait son apparition, avec la photographie. Le public pouvait prendre connaissance de ce qui se passait, juger à sa manière de l’utilité des combats. La guerre de Crimée, entre 1853 et 1856, avait été médiatisée, c’était la première fois. Florence Nightingale avait organisé des hôpitaux pour les soldats anglais blessés. Les journaux avaient célébré son action. Elle était devenue une idole. Henry Dunant la vénérait. Le livre qu’il écrirait quelques années plus tard, Un Souvenir de Solferino, allait jouer sur des cordes toutes prêtes à vibrer.

Des hommes, des femmes, le terrain intellectuel et moral d’une époque ne suffisent pourtant pas à expliquer un succès. Il faut encore des circonstances particulières. L’une d’elles fut décisive: la révolution radicale de 1846 à Genève. Une nouvelle classe sociale, faite d’artisans, d’ouvriers et d’industriels, prenait le pouvoir. Elle privait les patriciens de leur domination politique traditionnelle sur la ville. Elle enlevait à leurs enfants leur principal débouché professionnel: l’administration, matérielle et spirituelle, de la cité. Les voilà d’un coup, ces enfants, sans un avenir écrit d’avance.

Quand ils étaient désargentés, comme Dunant, ils tentaient des aventures. Quand ils ne l’étaient pas, ils cherchaient des activités en marge, économiques, scientifiques ou, comme Gustave Moynier et d’autres, philanthropiques.

La plupart du temps, ces activités avaient de fortes implications internationales. Pour cette génération de la haute société, Genève avait cessé d’offrir les rôles qui allaient de soi. Elle s’en créerait de nouveaux, dans des espaces plus vastes. La Croix-Rouge en fut un.

Elle est donc née, cette Croix-Rouge, des suites d’une révolution. Car un Gustave Moynier, promis à une haute fonction dans le gouvernement de la ville, se serait-il lancé avec autant d’énergie dans la promotion du secours aux blessés de guerre? On peut en douter.

La Croix-Rouge est aussi née d’une sociologie. Toutes ces grandes familles genevoises qui se trouvaient «libérées» malgré elles de leurs engagements envers la cité entretenaient traditionnellement des liens d’affaires avec les grands centres européens. On avait un neveu à Londres, un cousin à Marseille, un fils à Munich ou à Berlin. On était partie prenante d’une internationale protestante, elle-même influente dans les capitales ou les ports. Par elle, on avait accès aux grands. On avait bonne réputation et l’on s’en servait.

Lors de la guerre de Crimée déjà, la comtesse de Gasparin, née Boissier, à Genève, avait réussi à lever des fonds en France pour envoyer du tabac aux soldats des deux armées. Elle jouera encore un rôle pendant la guerre d’Italie, pour récolter de l’argent et dépêcher des médecins à Castiglione, avant même les recommandations de Dunant.

L’idée humanitaire, telle qu’elle se développe dans la dernière petite moitié du XIXe siècle, est d’origine religieuse. Elle est teintée de rationalisme – le rationalisme du Bien. Elle est universaliste, quoique pas encore sensible à l’égalité de tous les humains dans la souffrance. Elle se fonde sur des sentiments et valeurs privés, appelés à devenir, par la persuasion, la raison et la bonne gouvernance, des valeurs publiques.

Les moyens et les dimensions de la guerre sont alors devenus terrifiants; la presse rend compte des atrocités du champ de bataille; dès lors un espace politique et moral se crée pour limiter l’inhumanité: un soldat blessé n’est plus un ennemi, c’est un homme à sauver.

Les personnalités qui postulent cette vérité ont une surface sociale assez considérable pour en faire progresser l’écoute. On voit d’ailleurs Dunant courir les rois, les ducs, les maréchaux, les banquiers pour gagner leur soutien. Les grands noms ont accès aux journaux. Leur engagement est chaque fois une victoire. C’est avec le concours des souverains que les promoteurs de la Croix-Rouge comptent faire avancer leur cause.

Cette cause – nouvelle – n’a pas d’adversaire déclaré. Personne ne songe à polémiquer contre la nécessité des soins aux blessés de guerre. Elle rencontre de l’indifférence, c’est sûr. Et sous la forme qu’entend lui donner Dunant, elle fait bien des sceptiques: à la lecture du Souvenir de Solferino, le général Dufour lui-même estime que si le projet de Dunant est désirable, il n’est pas réalisable. Dufour ne croit pas possible de créer des organismes de secours permanents pour suivre les armées dans des guerres lointaines.

Florence Nightingale, elle, n’imagine pas une seconde qu’une structure unique puisse prendre en charge les blessés des deux camps. Chaque armée doit s’occuper des siens, ce sera déjà un gros progrès. Elle ne répond même pas à Dunant, qui lui a envoyé son livre dédicacé.

La petite assemblée diplomatique réunie en août 1864 n’a donc pas d’ennemi d’ordre idéologique. Elle a des défections, des Etats hésitants qui n’ont pas trouvé de raisons suffisantes de venir. Elle a des absents: ceux qui n’ont pas été invités, comme le gouvernement genevois, les rouges, volontairement tenus à distance.

La population de Genève n’a pas été mobilisée pour l’événement en train de se dérouler ici. Il y a une échauffourée au même moment, devant l’Hôtel de Ville, mais rien à voir: c’est une protestation contre un résultat électoral considéré comme falsifié! La signature de la Convention n’en est pas dérangée. On a eu un peu peur, mais ouf!

Sur le tableau de la cérémonie finale, dû au pinceau de Charles Armand-Dumaresq – un peintre français qui a aussi représenté la Proclamation de l’indépendance américaine – on voit des messieurs en habit, aimables et décontractés. Ils représentent seize Etats, dont douze vont signer l’instrument diplomatique qui inscrira le travail de la Croix-Rouge dans le droit international. Ils sont en train de ratifier une norme: la norme du comportement attendu des armées envers les soldats blessés. Une norme, c’est une prescription positive qui vise à insérer les individus ou les sociétés dans un ordre désirable, auquel ils se soumettront par eux-mêmes parce qu’ils y voient un intérêt général. La norme tend à produire du normal, c’est-à-dire une façon d’être ou d’agir qui va dans un sens acceptable et accepté par la collectivité.

La première Convention de Genève est le produit de la haute société genevoise. Elle est à l’origine d’un mouvement humanitaire qui deviendra populaire. Les actions de la Croix-Rouge impressionneront les Anglais et les Américains pendant la Première Guerre mondiale. Le nom de Genève leur deviendra sympathique. Ils y installeront la Société des Nations.

A travers les aléas de l’histoire – on écarte volontiers ceux qui ont risqué d’en briser le fil –, Genève est devenue un centre international d’élaboration des normes. Normes techniques, économiques, sanitaires et, encore et toujours, humanitaires.

On retient, ou l’on reconstruit, une logique éclatante: l’ancienne Rome protestante doit à la journée du 22 août 1864 d’être devenue la Rome des normes. On n’oublie pas cependant, si l’on garde un peu d’humour historique, que si Henry Dunant était en Italie au moment de la bataille de Solferino, ce n’était pas pour sauver les victimes de la guerre mais bien – en bon Genevois qu’il était – pour négocier ses propres affaires avec l’empereur des Français. Il n’a pas trouvé l’empereur mais il a trouvé la souffrance. Le cœur a fait le reste.

Discours prononcé le 26 août 2014 dans le cadre d’une manifestation organisée par le CICR et la République et canton de Genève.

Les signataires ont ratifié une norme:celle du comportement attendu des armées envers les soldats blessés

Publicité