Les pieds nus sur le marbre, Cheikh Nazar Chemsa se prosterne devant le grand mausolée. D'une voix ténébreuse, il entame un chant religieux en l'honneur de l'imam Ali, gendre du prophète, assassiné en 661, et enterré à Najaf. «Sous Saddam Hussein, on m'aurait emprisonné pour avoir cité son nom. Aujourd'hui, chanter pour Ali, c'est chanter pour la paix. La bataille est finie», dit-il. Mais à quelques ruelles de la prestigieuse bâtisse, que des grappes de femmes en tchador viennent embrasser frénétiquement, c'est une autre forme de bataille qui est en train de voir le jour: celle des nombreux clercs chiites, livrés au silence pendant tant d'années, et qui réapparaissent aujourd'hui sur le devant de la scène. Tous unis hier contre le tyran, ils sont aujourd'hui partagés sur la forme politique à donner au futur Irak.

Au détour d'une allée poussiéreuse, une petite librairie religieuse ose désormais afficher sur sa devanture des centaines d'ouvrages, signés par les plus grands ayatollahs de l'histoire de Najaf. Mais ici, c'est un jeune mollah qui à la vedette. Visage rond surmonté du turban noir des descendants du Prophète, il apparaît en photo sur de nombreux posters, CD et livres bradés pour trois fois rien. Un vendeur prétend avoir déjà écoulé 4000 exemplaires du VCD de son dernier prêche à la prière du vendredi à la mosquée de Koufa, près de Najaf. Il s'agit de Moktada al-Sadr, 29 ans, fils de l'ayatollah Mohammad Sadeq al-Sadr, assassiné par le régime de Saddam en 1999.

Au premier étage d'une petite bâtisse en ciment, le jeune clerc reçoit ses visiteurs pour évoquer sa vision du futur Irak. «Mon objectif est de créer un nouveau conseil, celui des «bienveillants», en opposant à celui des «injustes» qui vient d'être créé», dit-il. Sadr fait référence au conseil irakien de gouvernement transitoire créé il y a une semaine, avec la bénédiction de l'administrateur américain Paul Bremer. Ce conseil, qui fait la part belle aux chiites (ils représentent 60% de la population irakienne) comprend des clercs modérés comme Seyed Mohammad Bahr ul-Oloum, tout droit débarqué de Londres, ou encore des figures de la résistance chiite, à l'image de Abdul Karim Al Muhammadawi, baptisé le «prince des marais», pour avoir mené pendant dix-sept ans sa guerre contre Saddam Hussein dans les marais du sud irakien. Ils siègent aux côtés de grosses pointures du parti Al Dawa et de l'ASRII (Assemblée suprême pour la révolution islamique en Irak), les deux plus grands partis politiques chiites irakiens. Mais pour le jeune Sadr, «ce nouveau conseil est celui des non-croyants, à la solde des Américains. Il ne représente pas le peuple irakien». Ses propos ne font pourtant pas l'unanimité à Najaf.

«Il faut donner du temps à ce conseil avant de le critiquer», insiste pour sa part Abu Eslam, porte-parole de l'ayatollah Mohammad Baqer al-Hakim, le chef de l'ASRII, qui siège à quelques mètres de là. Après vingt-trois ans d'exil en Iran, ce mollah réputé proche des conservateurs de la République islamique voisine semble avoir modéré son discours anti-américain. «Les Américains nous ont promis notre indépendance. L'objectif est de créer de véritables institutions irakiennes. Il ne faut pas les juger trop vite», remarque Abu Eslam. Il est vrai que les membres de l'ASRII ont le beau rôle. Abdul Aziz Hakim, le frère de l'ayatollah Hakim, fait partie des 13 représentants chiites (sur 25 membres) du nouveau conseil. Depuis la conférence des opposants, qui s'est tenue à Salahhudin, en février dernier, il s'est imposé comme une figure incontournable dans les projets de l'après-guerre.

Pour Makki Sami al-Obeydi, partisan du jeune Sadr, les choix du nouveau conseil sont contestables. «Pourquoi Moktada Sadr n'en fait pas partie?», s'indigne-t-il. Originaire de Kout, dans le sud, al-Obeydi a spécialement fait le déplacement jusqu'à Najaf pour participer à la grande manifestation de dimanche qui a rassemblé 10 000 supporters de Sadr junior devant le quartier général des forces américaines. Il envisage même de rejoindre l'armée de Mehdi (du nom du douzième imam, l'imam caché), que vient de créer le jeune clerc pour «libérer l'Irak des Américains». «Sadr est la voix de l'Irak. A l'inverse des frères Hakim, qui ont vécu loin du pays, Moktada a toujours résisté de l'intérieur», s'exclame al-Obeydi.

Mais les détracteurs de Moktada Sadr ont également leurs arguments: ils le trouvent trop jeune, immature, et inexpérimenté. Le mollah en herbe n'est qu'un petit taleb (étudiant en théologie) au sein de la Hawza, le grand séminaire de Najaf. «On le respecte parce qu'il est le fils de son père, grande figure de la résistance chiite, sous Saddam Hussein. Mais ses propos sont trop intégristes pour que je puisse les accepter», constate Abbas Hassan Aboudi, directeur d'un restaurant de Najaf. Pour cheikh Nazar Chemsa, la bataille que se livrent des clercs de Najaf peut s'avérer dangereuse. «Je crois à la paix, tant que la religion ne cherche pas à se mêler de politique», dit-il.