Le profil de Najla Bouden Romdhane permet toutes les analyses. Côté pile: elle est une ingénieure reconnue, spécialisée dans le secteur stratégique du pétrole. Elle a travaillé avec la Banque mondiale pour une mission sur l’employabilité des jeunes en Tunisie, dont 30% sont au chômage. Sa virginité politique l’a tenue éloignée des scandales financiers et des guéguerres partisanes de ces dix dernières années. Côté face: sans allié de poids, comment pourrait-elle être autre chose qu’une simple collaboratrice du président de la République, Kais Saied? Dans son décret du 22 septembre, ce dernier a pris soin de préciser à l’article 8 que «le pouvoir exécutif est exercé par le Président de la République assisté d’un gouvernement dirigé par un Chef de gouvernement». L’adjectif «assisté» dit tout.

L’ingénieure de 63 ans n’a, en outre, aucune compétence particulière en économie alors que c’est sur ce plan que l’exécutif est rapidement attendu. Le budget 2021, déficitaire de 2,6 milliards de francs, est encore à boucler. Du côté du FMI et de la Banque mondiale, on espérait jusqu’à la fin que Kais Saied se résigne, devant le spectre de la banqueroute, à nommer une figure économique forte. Le nom du gouverneur de la banque centrale, Marouane al-Abassi revenait souvent.

«Kais Saied va tout diriger»

Mais pile comme face, Najla Bouden Romdhane est la première femme nommée à ce poste dans la région. C’est le message que retenaient, dans les premières heures de sa nomination, les médias nationaux, friands de brandir le poids de la femme tunisienne dans le monde arabe. Difficile dès lors de critiquer frontalement le choix du président de la République. Les partis politiques n’avaient pas encore réagi mercredi en milieu d’après-midi. «Dans son discours, Kais Saied a insisté sur le fait que Najla Bouden Romdhane était une femme issue de la région pauvre de Kairouan. Je n’ai rien contre cela, mais honnêtement, son sexe et sa région d’origine, c’est sans importance. On ne sait pas grand-chose d’elle. De toute façon, c’est Kais Saied qui va tout diriger», dénonce Mohamed Mzoughi, un habitué des manifestations anti-Saied qui se déroulent chaque week-end depuis la mi-septembre. La cheffe de gouvernement a annoncé que sa priorité absolue sera la lutte contre la corruption, credo adopté par le président pour justifier ses coups de force institutionnels du 25 juillet et du 22 septembre pour s’approprier tous les pouvoirs.

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Qualifiée de pédagogue et bonne communicante par des élèves de l’Ecole nationale des ingénieurs de Tunis (ENIT), où elle a enseigné, et par des dirigeants de l’ETAP, la compagnie nationale pétrolière qu’elle a côtoyée, Najla Bouden Romdhane aura besoin de ces compétences pour former un gouvernement. Ou faire croire qu’elle y a participé. «On peut supposer depuis le temps [la Tunisie est sans gouvernement depuis 66 jours, ndlr] que Kais Saied a déjà en tête les noms de ses ministres, avance Alaa Talbi, directeur général du Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES). C’est la figure et le pedigree du chef de gouvernement qui manquaient.»

A défaut de pouvoir nommer quelqu'un de très proche, ce que la communauté internationale et les opposants internes n’auraient pas accepté, et se refusant à choisir un économiste chevronné, perçu par la présidence de la République comme un diktat des créanciers, Kais Saied a trouvé une troisième voie. Nommer une femme. Et gagner ainsi du temps et une certaine légitimité auprès des pays occidentaux. Même si le professeur de droit demeure un conservateur pur jus, opposé, par exemple, à l’égalité homme-femme dans l’héritage.