Tout au long de cette semaine, «Le Temps» présente les femmes et les hommes qui joueront un rôle crucial au cœur des institutions américaines après l’élection présidentielle du 3 novembre.

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«Un gâchis infesté de rongeurs»: lorsque Donald Trump lâche, en juillet 2019, une virulente attaque contre Baltimore, métropole de la côte Est des Etats-unis aux prises avec de nombreux maux socio-communautaires, Nancy Pelosi comprend qu’elle est aussi visée. Californienne d’adoption depuis 1970, élue de San Francisco au Congrès depuis 1987, propriétaire avec son mari de deux exploitations viticoles, la présidente de la Chambre des représentants est, en théorie, à des années-lumière de cette ville du Maryland caricaturée par Trump en cercueil du rêve américain.

Seulement voilà. La parlementaire démocrate octogénaire a ses racines ici. Nancy Pelosi, née Nancy d’Alessandro en 1940, a grandi à Baltimore. Italo-Américaine, sa jeunesse y fut rythmée par les querelles et le partage du pouvoir local entre les «siens» et ceux d’en face: les Irlandais, tout aussi catholiques. Le port de Baltimore est alors l’antichambre de New York, cette mégapole où Fred Trump, le père autoritaire de Donald, d’origine allemande, impose sans foi ni loi ses deals de promoteur dans la construction d’immeubles à vocation sociale.

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Trump-Pelosi: le bulldozer et la mante religieuse. Le premier a pris d’assaut la Maison-Blanche en 2016 en rudoyant tout le monde: les électeurs, l’élite, les médias et le système. Sa cible préférée, elle, a passé sa vie à prendre les mêmes dans ses filets. Une jeunesse dans l’ombre de son père, maire de Baltimore et cacique démocrate. Une carrière de femme d’influence au sein de ce bastion «bleu» (la couleur des démocrates) qu’est la Californie. Puis une première élection à la Chambre des représentants à 47 ans, en 1987. Et depuis, 16 réélections sans coup férir, tous les deux ans. Sa carapace de charme est, avec l’âge et l’expérience, devenue cuirasse. L’économiste Paul Krugman ironisait récemment dans le New York Times:

Trump n’a pas tort de la désigner tantôt comme une personne vindicative, détestable, voire horrible. Elle peut l’être

Donald-Nancy. Ces deux-là, depuis quatre ans, n’ont fait que se détester. Ce qui, vu leurs parcours, était quasi écrit. Etudiante dans deux institutions catholiques de la côte Est, l’Institute of Notre Dame de Baltimore puis le Trinity College de Washington, Nancy Pelosi a toujours fait rimer pouvoir et dynastie. Trump a besoin de démolir pour reconstruire ou spéculer. Elle a monté étage après étage, faisant fructifier chaque marche.

En 1961, le dévoreur de femmes qu’est JFK, nouveau président élu, lui tient un instant la main durant son investiture, à laquelle elle est parvenue à assister. «L’énergie, la foi, la dévotion… qui éclaireront notre pays et tous ceux qui le servent – et la lueur de ce feu peut vraiment éclairer le monde. Le leadership du président John F. Kennedy n’est pas seulement un souvenir, mais une force vivante», racontera-t-elle plus tard à l’une de ses biographes, Elaine S. Povich (Nancy Pelosi, a Biography, Ed. Greenwood).

Bigre. La rumeur de relation amoureuse contribue à sa légende. Nancy aime l’ombre des familles régnantes américaines, républicaines ou démocrates. Cajolée par les Reagan, Californiens aussi. Respectée par le père puis le fils Bush. Membre du premier cercle des Clinton. Confidente des couples Obama et Biden. Tous l’ont courtisée.

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Le choc Trump sera sismique. L’homme est tout ce qu’elle déteste: dénué de style, arrogant, misogyne, harceleur. Plus grave pour cette femme de pouvoir et d’argent, soutenue financièrement par les grands lobbys californiens du vin et du numérique: sa richesse de promoteur mégalomane est indécente.

Résultat? Le feuilleton parlementaire de l’impeachment, tentative ratée des démocrates d’en finir avec Trump pour «abus de pouvoir» et «entrave à la bonne marche du Congrès». Avec l’influence de la Russie sur l’élection de 2016 en arrière-plan. L’affrontement a viré au duel: «Nancy Pelosi dit que le président lui a causé de nombreuses nuits blanches, écrit Michael Grunwald, du site Politico.com. Mais l’inverse est vrai aussi. Tous deux partagent la responsabilité d’avoir paralysé Washington depuis quatre ans.»

Un parallèle s’impose, pour le meilleur et le pire: Hillary Clinton. «Sitôt après lui avoir fait mordre la poussière, Trump s’est retrouvé face à Pelosi, qu’il considère presque comme son clone. Or il pensait se débarrasser des deux», estime un diplomate européen à Washington. Pas si faux, tant l’une et l’autre se ressemblent. Même manière de dompter politiquement les hommes. De saisir l’attention des médias. De repousser les attaques masculines sur ce terrain de la compétence qu’elles maîtrisent au cordeau. De finir en incarnation d’une élite hors sol.

Nancy a-t-elle voulu venger, ces quatre dernières années, l’humiliation subie par Hillary, gagnante des urnes avec deux millions de voix d’écart sur Trump? «La théorie se tient. Entendre Trump ressasser «Lock her up» («Enfermez-la») à propos d’Hillary en 2016 l’a écœurée», poursuit notre diplomate. En 2017, la Californienne a d’ailleurs juré qu’elle serait «rentrée chez elle si Hillary avait été élue». Deux ans plus tard, la voici devant les caméras, déchirant publiquement le discours sur l’état de l’Union tout juste prononcé par le locataire de la Maison-Blanche. Hillary la soutient: «Il fallait avoir du cran pour attirer l’attention devant les mensonges et les erreurs contenus dans ce texte. Elle l’a fait. C’était efficace.»

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Nancy Pelosi le sait: affronter de nouveau les urnes à 80 ans l’expose au pire si le président sortant est réélu. Elle sait aussi qu’en cas de victoire à la Maison-Blanche et au Congrès, Joe Biden, 78 ans, voudra rajeunir les cadres. Plus grave: les millions de dollars de campagne reçus du lobby viticole de la côte Ouest, thème ressassé par les clips républicains, l’ont aliénée des jeunes générations de démocrates.

Son opposition forcenée à la vente libre des armes, jetée en pâture par Trump aux milices d’extrême droite, lui vaut quantité de menaces. Sa fortune familiale, ses manières de grande bourgeoise – elle a été faussement accusée de dépenser 120 000 dollars par an d’argent public chez ses coiffeurs – l’ont fait prendre en grippe par l’aile gauche de son parti, ces jeunes élus offensifs du «squad» menés par la New-Yorkaise Alexandria Ocasio-Cortez. Provoquer le démolisseur Trump en duel laisse toujours de méchantes blessures. Même avec une cuirasse.

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Profil

1940 Naissance à Baltimore.

1987 Première élection à la Chambre des représentants à l’âge de 47 ans, puis leader de la minorité démocrate quinze ans plus tard.

2007 Première femme à présider la Chambre des représentants; réélue en 2009, puis redevient présidente en 2019.

2019 Mène la charge de la procédure d’impeachment contre Donald Trump, qui est acquitté en février 2020.

2020 Se présente à nouveau, à 80 ans, dans la douzième circonscription de Californie, comté de San Francisco.


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