Quels sourires! Nancy Pelosi était éclatante et Steny Hoyer - moins gracieux - était en joie. Elle venait d'être élue, première femme, à la présidence (speaker) de la Chambre des représentants, ce qui fait de la Californienne le 3e personnage de l'Etat. Il allait lui succéder au poste de chef du groupe démocrate, désormais majoritaire. Mais personne ne croyait, jeudi, à ces sourires. Cette femme et cet homme se détestent depuis longtemps, et l'élection de Hoyer représente pour Nancy Pelosi, d'entrée de jeu, une défaite et une humiliation. Son candidat, John Murtha, venait d'être archi-battu. Cette querelle dans la famille démocrate ne serait pas grave si elle ne s'accompagnait d'une série de fissures qui ont commencé d'apparaître moins d'une semaine après le triomphe électoral du parti.

Est-ce le sang italien? Est-ce le souvenir de bagarres politiques anciennes? La nouvelle présidente, née D'Alessandro, fille d'un congressiste et maire de Baltimore, a le sens de la fidélité, et peut-être du goût pour la vendetta. Murtha, ancien Marine et élu plutôt conservateur de Pennsylvanie, a toujours appuyé Nancy Pelosi depuis le début de son ascension à la Chambre en 2001.

Et toujours contre le même adversaire: Steny Hoyer. La présidente avait aussi une raison plus noblement politique de placer le vieux soldat à la tête du groupe démocrate. Après avoir approuvé en octobre 2002 le recours à la force pour renverser Saddam Hussein, John Murtha est devenu, il y a un an, la voix la plus forte au Congrès contre la guerre. C'est la position que Nancy Pelosi avait prise dès le début.

Mais Murtha était surtout connu, avant l'Irak, pour son rapport pas très clair avec les lobbies. Il dirige l'une des sous-commissions les plus dépensières, celle qui corrige en général à la hausse le budget du Pentagone. Un moyen de gagner des amis, de l'influence, ou plus. Le FBI, il y a plus de vingt ans, soupçonnait le Pennsylvanien de toucher des pots-de-vin. Des agents sont allés le voir en se faisant passer pour des investisseurs du Proche-Orient. Ils lui ont offert 50000 dollars pour faire avancer un projet cher à leur cœur. «Je ne suis pas intéressé à ce stade», a répondu John Murtha sous l'objectif d'une caméra cachée.

Plusieurs faux pas

L'une des priorités proclamées de Nancy Pelosi, c'est de mettre fin à une «culture de corruption» et de nettoyer le Congrès. Son soutien au fidèle Murtha a paru incompréhensible à une majorité des élus démocrates, qui l'ont désavouée peu après l'avoir propulsée vers le perchoir de la Chambre.

La présidente a aussi des relations tendues avec une autre élue de Californie, Jane Harman, numéro deux de la puissante commission du renseignement, qui espère en être désormais la présidente. Nancy Pelosi, à qui revient la décision, ne veut pas de cette femme qui a aussi voté les pouvoirs de guerre, avec des réserves. Elle soutient le candidat que le groupe des élus noirs souhaite installer à la tête de la commission, Alcee Hastings.

Deuxième faux pas. Hastings, avant d'arriver à la Chambre par le miracle du découpage électoral américain, était juge fédéral. Il avait été destitué après avoir été pris la main dans le sac: il négociait contre des dollars une réduction de peine avec des trafiquants de drogue. Personne ne sait comment Nancy Pelosi se sortira de ce guêpier.

Hors du Congrès, une autre polémique a éclaté dans le Parti démocrate. Elle a été déclenchée par des stratèges et les élus qui, dans chacune des Chambres, étaient responsables de la campagne électorale et de son financement. Leur cible est Howard Dean, le président du parti. Ils l'accusent d'avoir, par ses choix stratégiques, limité la victoire démocrate: dix à vingt sièges de représentants étaient encore à prendre, et la majorité démocrate était assurée pour au moins une décennie.

Howard Dean, qui contrôle dans sa position un gros paquet de millions de dollars, avait choisi de les consacrer en priorité au développement du parti dans tous les Etats de l'Union avec l'espoir de faire tomber, à long terme, des bastions républicains. Les chefs du parti dans les Etats étaient ravis, mais pas les responsables nationaux de la campagne. Depuis des mois, ils demandaient des investissements dans des districts chauds qui pouvaient basculer. Ceux qui s'en prennent à Dean sont tous de fidèles clintoniens.

Ils connaissent le pouvoir de l'argent dépensé in extremis dans des spots TV. James Carville, par exemple, maître d'œuvre de l'élection de 1992. Il accuse le président du parti d'«incompétence rumsfeldienne». Le siège d'Howard Dean est branlant.